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samedi 3 décembre 2016

Les vies de Jack London de Michel Viotte et Noël Mauberret


Éditions de La Martinière
Arte Éditions

Si l’on a tous lu un roman de Jack London (1876-1916) : L’Appel de la forêt, Croc-Blanc ou Martin Eden, finalement, on connaît mal l’écrivain, un géant à la « Hugo » dirais-je, dans la mesure où il a assumé de multiples fonctions, se lançant corps et âme dans la vie, dans l’action, sans compter, ne s’épargnant aucune peine, vivant pleinement ce qu’il lui était donné de vivre et repoussant sans cesse les limites pour aller toujours plus loin : « J’aimerais mieux être un météore superbe, et que chacun de mes atomes brille d’un magnifique éclat, plutôt qu’une planète endormie. La fonction propre de l’homme est de vivre, non d’exister. Je ne perdrai pas mes jours à essayer de prolonger ma vie. Je veux brûler tout mon temps. »
Et c’est ce qu’il fit.                                   .
A elle seule, sa vie fut un roman ou des romans : il suffit d’ouvrir ce magnifique album pour découvrir une carte en double page qui pointe tous les lieux qu’il a traversés à une époque où les voyages n’étaient pas monnaie courante. Il fut, et je pèse mes mots, un véritable aventurier, un explorateur hors pair, un homme doué pour les grands espaces, passionné par le monde, un homme qui n’avait peur de rien et qui a bien failli mourir à de nombreuses reprises.
J’ai rencontré quelqu’un que je ne suis pas près d’oublier…
Il naît en 1876 et passe son enfance dans les quartiers pauvres de San Francisco. Il ne connaît pas son père et sera élevé par un certain John London qui reconnaîtra l’enfant. Pour aider sa famille, vers l’âge de dix ans, Jack exerce des petits boulots : vendeur de journaux, livreur de glace, balayeur. A quatorze ans, il arrête l’école car son père se trouve dans l’incapacité de travailler. Il est embauché à la conserverie Hickmott d’Oakland. Il lui arrive de travailler vingt heures d’affilée. Il aime traîner sur le port, rencontrer les marins. Il admire les pilleurs d’huîtres, ce qu’il devient rapidement ! Il boit ce qu’il gagne dans les tavernes et finit par tomber à l’eau complètement saoul. Il sera sauvé in extremis par un marin…
Abandonnant son rôle de « voleur », il accepte un poste à la patrouille de pêche qu’il laisse pour devenir…« vagabond du rail », se lançant à travers le pays, accroché sous les wagons des trains de marchandises. Non, non, on n’est pas dans un roman mais dans la vraie vie ! Ah, ce n’est pas de tout repos un fils comme ce gaillard-là !
Après la terre, c’est la mer qu’il veut affronter et il s’engage comme marin à bord d’un trois-mâts, la Sophia Sutherland. Pour celles et ceux qui ont lu Le Grand Marin de Catherine Poulain, il est inutile que je précise à quel point la vie en mer est un monde dur où il faut savoir s’imposer ! Cinquante et un jours de traversée du Pacifique pour atteindre les îles Bonin. De là, remontée vers la mer de Bering et lutte terrible avec un…  typhon, rien que ça ! Pendant trois mois, il chasse le phoque.
A son retour, et poussé par sa mère, il écrit sa première nouvelle en s’inspirant de son voyage afin de participer à un concours organisé par un journal : « Un typhon au large des côtes du Japon » remportera le prix : ce sera son premier texte publié !
Il se fait ensuite embaucher dans une fabrique de jute puis va pelleter le charbon dans une centrale électrique. Il se sent exploité par les plus riches et pour manifester sa colère, il se joint à la marche de protestation constituée de chômeurs qui se dirigent vers Washington…
« J’étais né au sein de la classe laborieuse, et, âgé maintenant de dix-huit ans, ma situation était encore pire que lorsque j’avais débuté. J’avais dégringolé tout en bas de la société, dans les profondeurs souterraines de la misère. »
Rentrant chez lui, il est arrêté pour vagabondage puis incarcéré. Relâché, il visite les villes de l’Ouest puis rentre en passant par le Canada, se cachant dans les wagons à bestiaux : « Je voyais le spectacle de l’abîme social aussi nettement que s’il s’était agi de quelque chose de concret. Et j’avoue que j’ai été pris de terreur. »
Il décide enfin de reprendre ses études et s’inscrit au lycée puis prépare son entrée à l’université de Berkeley : il lira Marx, Darwin et se découvrira « socialiste ».
 Hélas, pour subvenir à ses besoins, il doit travailler dans une blanchisserie. Il rentre chaque soir tellement épuisé qu’il  est incapable d’étudier…
C’est en juillet 1897 qu’il se lance dans une nouvelle aventure : la ruée vers l’or dans le Klondike où une nuit équivaut à « quarante jours dans un réfrigérateur ».
Lorsqu’il reviendra du Grand-Nord, il décidera d’écrire mille mots chaque matin et s’y tiendra… toute sa vie !
Et, croyez-moi, nous ne sommes qu’au tout début d’une existence extraordinaire que je vous laisse découvrir et qui nous est présentée de façon très claire et extrêmement bien documentée dans ce magnifique album au titre évocateur : Les vies de Jack London.
Ce qui est absolument fascinant, dans cet ouvrage, c’est l’iconographie d’une diversité et d’une richesse incroyables et notamment des photos prises par London lui-même lorsqu’il fut journaliste-reporter ou correspondant de guerre car il a aussi exercé ces métiers ! Ce sont des photos d’une force inouïe : miséreux devant l’Armée du Salut à Londres, troupes japonaises en Corée, tremblement de terre à San Francisco. Les formats double-page sont à couper le souffle !
J’ai beaucoup aimé aussi les reproductions des couvertures très stylisées, façon « art nouveau » des premières publications de London : de vrais bijoux.
A cela s’ajoutent des cartes qui permettent de visualiser parfaitement les déplacements de  l’écrivain à travers le monde.
Je ne peux que vous recommander cet ouvrage que j’ai lu comme un véritable roman d’aventures : Les vies de Jack London n’est pas un album qui se feuillette : c’est un livre qui se lit, qui se déguste et je me retenais de tourner les pages à l’avance pour avoir le plaisir de découvrir au fur et à mesure de ma lecture ces photos admirables et si fortes…
Encore une chose : pour les amateurs d’Histoire, c’est aussi toute une époque que l’on découvre : des débuts de l’industrialisation américaine aux premiers pas du cinéma qui, bien sûr, passionnera l’écrivain curieux de tout.

Un indispensable !

                 

mardi 29 novembre 2016

Tropique de la violence de Nathacha Appanah


Éditions Gallimard

Quelle claque, ce livre ! Je viens de le terminer et je me sens bouleversée, retournée, touchée au cœur, complètement soufflée par ce que j’ai découvert.
Bien sûr j’avais lu des critiques positives à son sujet et justement, j’en attendais beaucoup ! Et franchement, ce que j’ai lu a dépassé toutes mes espérances : c’est un livre très fort et qui évoque dans une langue à la fois crue et poétique une réalité sociale déchirante : l’extrême pauvreté pour ne pas dire la misère et tout ce qu’elle entraîne avec elle que subissent de nombreux habitants et notamment les enfants et les adolescents du plus jeune département français : l’île de Mayotte dans l’océan Indien. Violence, délinquance, prostitution, meurtres, trafics de drogue et souffrances en tous genres, vies gâchées et perdues parce qu’il est impossible de se construire quand on est livré à la rue…
Un de mes coups de coeur de cette rentrée littéraire …
Dans ce roman polyphonique, c’est tout d’abord la voix de Marie que l’on entend et qui raconte qu’à vingt-trois ans, elle a quitté la vallée de son enfance pour préparer un diplôme d’infirmière. Elle mène une vie malheureuse et terne jusqu’à ce qu’elle rencontre le beau Chamsidine. A vingt-sept ans, elle se marie puis part à Mayotte. Le pays est magnifique et sent si bon. Elle est légère et espère porter rapidement un enfant. A trente ans, rien n’est venu et le beau Cham la quitte pour une autre.
Deux ans plus tard, une clandestine attend avec un enfant emmailloté dans le hall de l’hôpital où Marie travaille. Elle est arrivée sur la plage de Bandrakouni par le kwassa sanitaire : elle montre les yeux de l’enfant. Il a un œil noir et un œil vert. Pour la mère, il est maudit : c’est un bébé du djinn, il va lui porter malheur. Le temps de préparer un biberon, Marie revient et trouve la chaise vide. La mère est partie, lui laissant l’enfant qu’elle adoptera et appellera Moïse.
Chaque jour avec Moïse est un moment de grâce : ils jouent, font des pique-niques, lisent L’enfant et la rivière, écoutent Barbara. Leur chien Bosco les accompagne. Evidemment, cette belle histoire, vous vous en doutez, va mal tourner…
C’est en prison que l’on retrouve Moïse, c’est de la prison qu’il va raconter son terrible parcours, comment il est devenu la loque qu’il est maintenant, comment un nommé Bruce, le chef du ghetto, celui qui s’appelait Ismaël Saïd quand il était un petit garçon et qu’il avait encore un nom, en a fait son esclave, sa bête…
Le ghetto ? Oui, Mayotte n’est pas une île « où l’on joue du matin au soir » sous  les bougainvillées, les frangipaniers et les manguiers qui embaument au soleil.
Un quartier s’appelle Kaweni, pardon, « Gaza »: « c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. » Et l’on sent que ça va craquer parce que les gens ont faim, parce que les enfants plutôt que d’aller à l’école volent, rackettent et deviennent fous de drogues, parce qu’il n’y a aucun avenir pour eux ni pour personne.
 Et l’on ne peut même pas leur en vouloir, même aux pires : ils vivent l’enfer sur terre dans l’indifférence la plus totale. Ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, n’ont plus de nom, ne sont plus rien. C’est Olivier, le flic, qui dit cela. Il ajoute encore : « Depuis le temps qu’on prédit la guerre, qu’on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages. Depuis le temps qu’il y a des articles, des reportages, des rapports, des missions, des visites, des pétitions, des pamphlets, des lois, des campagnes, des grèves, des manifestations, des émeutes, des promesses. Depuis le temps. »
C’est étrange comme j’ai l’impression, ces derniers temps, de lire des livres qui semblent vouloir nous dire de faire attention, que tous ces gens privés de tout risquent de nous renvoyer à la figure, à tout moment, leur souffrance et leur haine. Je pense entre autres au magnifique 14 juillet d’Eric Vuillard et aux Nouvelles métropoles du désir d’Eric Chauvier.
Et à ces gens là, ne leur dites pas que Mayotte, c’est la France, ils vous répondraient comme le fait Bruce en crachant par terre : « En France il y a des gens qui vivent toute leur vie dans les bois ? En France les gens mettent des grilles de fer à leurs fenêtres comme ça ? En France les gens chient et jettent leurs ordures dans les ravines comme ça ? »
Même Stéphane, le bénévole de l’ONG, regrettait un peu de n’être pas parti en Haïti, au Sri Lanka ou au Bangladesh. Il pensait que partir à Mayotte, c’était un peu facile, limite « tourisme », il aurait aimé un truc un peu plus « chaud ». Il a à peine osé en croire ses yeux lorsqu’il a découvert le bidonville et s’est même demandé s’il serait à la hauteur, lui qui n’en a pas cru ses oreilles quand on lui a dit « que les équipements de l’île ont été conçus pour deux cent mille habitants mais qu’officieusement il y aurait presque quatre cent mille personnes sur l’île. »
Alors, il a pensé que ça allait exploser, que ça ne pouvait être autrement.
« Le pire est à venir » dira Marie… et elle a sûrement raison… « ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

Un grand livre, puissant, éblouissant, violent et juste qui dénonce, à travers les voix de ce véritable chœur tragique, dans une langue fascinante de poésie, de sensualité et de cruauté, l’enfer de cette île « en trompe-l’œil », où la beauté est un leurre, un pauvre cache-misère qui ne dissimule plus rien.
Fort, très fort !


Bravo, Madame Appanah, de tout cœur, bravo !

vendredi 25 novembre 2016

Abraham et fils de Martin Winckler


Éditions P.O.L

Si vous aimez les histoires, alors ce récit est pour vous : vous allez vous y couler, vous y fondre, vous y sentir bien. Les personnages vont devenir des amis, des cousins, des proches que l’on aime et que l’on a hâte de retrouver pour leur demander s’ils ont passé une bonne journée, s’ils ont fait de belles rencontres et s’ils ne sont pas trop fatigués.
Et des histoires, l’auteur ne s’en cache pas, il en a plein la tête, certainement parce qu’il en a lu beaucoup quand il était jeune. Il a choisi de nous raconter celle d’un père : Abraham et de son fils Franz. Quand on connaît un peu Martin Winckler, on pense que Franz, c’est un peu lui et qu’il va puiser dans ses souvenirs d’enfance pour nous raconter cette belle histoire.
Le père et son petit garçon ont vécu un drame et lorsqu’ils arrivent dans la petite ville de Tilliers, dans les années soixante, à bord de leur Dauphine jaune qui fait beaucoup de bruit, tout le monde les remarque. Le père a la carrure de John Wayne et le visage d’Edward G.Robinson dans Le Criminel ou de Charles Vanel dans les Diaboliques, la cigarette aux lèvres. Il fait peur ? Non pas vraiment, vous verrez, c’est un homme de cœur…
Le fils de dix ans, à l’arrière de la voiture, est plongé dans Tintin. Il passe beaucoup de temps à lire un peu partout, à la librairie où les clients manquent de se prendre les pieds dans ses jambes, à la bibliothèque où on lui rappelle qu’il faut rentrer parce qu’il est tard, dans son jardin ou dans sa chambre.
Le père est médecin, le fils adore lire. Ils sont un peu perdus dans cette petite ville où ils ne connaissent personne et vont loger à l’hôtel avant de trouver une maison…
Ce n’est pas simple de trouver une maison. C’est comme certains vêtements, on les achète parce qu’on les trouve beaux et finalement, on sera toujours mal à l’aise dedans. A moins qu’on ait de la chance. Eux, ils trouveront la bonne, « un vaisseau immobile » qui les emmènera en voyage, et nous avec. On nous prévient d’ailleurs : « Vous allez peut-être devoir vous faufiler dans des passages un peu inconfortables, vous frotter à des tapisseries poussiéreuses, vous perdre dans des recoins obscurs. Avant de vous sentir chez vous, il faudra vous acclimater à ces bizarreries. Ça peut prendre un moment. » Car, il y en a des coins et des recoins dans cette demeure de la rue du Crocus ou… des Crocus selon le côté où vous vous  engagez. La rue a deux noms. Tenez, rien que pour ça, j’aurais acheté cette maison.
Si vous y entrez, vous découvrirez, le long de ces 565 pages, bien des secrets. Je ne vous en livrerai aucun, comptez sur moi.
J’ai eu du mal à quitter les lieux, je ne vous le cache pas. J’ai ralenti le rythme, fait quelques marches arrière, attendu un peu. Les pages diminuaient immanquablement. Heureusement, j’ai découvert que je serais de nouveau invitée à y entrer… Martin Winckler prépare une suite. J’espère qu’elle ne va pas trop tarder quand même car « entre ces murs, je m’amuse sérieusement. » et puis, je sais que « les histoires, c’est la spécialité de la maison. »

Alors, je veux bien attendre mais je ne suis pas très patiente, Monsieur Winckler, non, pas très…

mercredi 23 novembre 2016

Nirvanah d'Yvonne Baby













Éditions Maurice Nadeau

C’est dans une aventure que vont se lancer Nirvanah et sa grand-mère, Clémence.
L’aventure de la transmission…
Dire ce que l’on est avant de disparaître. Je veux dire, ce que l’on est vraiment.
Alors, le petit jeu du « Parle-moi » va vite devenir un rite quotidien et indispensable à Clémence qui sent que le temps presse et qu’elle a une vie à transmettre à sa petite-fille.
Ainsi, lorsque « l’heure des lampes » approche, les deux femmes s’installent dans le salon, se regardent et s’écoutent.
C’est de la guerre que Clémence va très vite parler, le passage vers la zone libre, la faim, la soif, l’impossibilité de se laver, de laver ses vêtements. Ces terribles moments où « un morceau de savon noir est presque aussi précieux qu’un morceau de pain. »
Nirvanah doit savoir cela, elle doit aussi comprendre pourquoi Clémence lave et relave indéfiniment : « les gestes que la guerre m’aura enseignés, je les répète autrement… On revient toujours à son enfance, et la mienne m’oblige à un exercice éperdu de réparation, laver, c’est réparer, c’est enlever les souillures, les taches, les misères, c’est tenter de parvenir à un ordre qui échappe au chaos. »
Lorsqu’elles ne parlent pas, elles écoutent de la musique : le Quatuor en la mineur de Beethoven, le concerto n°1 de Brahms, les chansons de Vladimir Vissotski.
Elles pensent silencieusement et se lancent soudain : Clémence veut parler des livres qu’elle aime, des romanciers et des poètes qui ont accompagné sa vie, ouvert le chemin de son existence : Borges, Robert Walser, Fitzgerald, Tolstoï, Faulkner, Carson McCullers… Elle sort les livres des étagères, redécouvre les couvertures un peu vieillies.
Pour que tu comprennes qui je suis vraiment, il faudra que tu lises cela, Nirvanah…
Quand la petite n’est pas là, Clémence écrit, en l’attendant.
Aujourd’hui, Nirvanah aura-t-elle le temps ? Le temps d’écouter ce que Clémence a à dire sur  son père lorsqu’il était enfant, sur la guerre encore, sur Guernica, l’œuvre de Picasso, sur l’Histoire qu’elle a traversée, son Histoire : « Tellement d’années qui se résument en quelques secondes que le vent de la vie va emporter et qui ne comptent plus aujourd’hui. »
Et puis, comment transmettre à l’autre ce qu’il n’a pas vécu ? Comment lui faire comprendre qu’ils avaient cru en un monde meilleur, les arrière-grands-parents communistes ? Des amis polonais et russes venaient à la maison, on parlait, on buvait du thé…
« Tout ce que tu m’apprends… » s’étonnera Nirvanah…
La petite-fille saura que son arrière-grand-mère est née dans le petit village de Wroslavice en Pologne, qu’elle parle russe, alors la langue de l’occupant. « Ma mère était lingère et mon père priait. » Clémence doit emmener Nirvanah à Varsovie.
En attendant, le voyage a lieu dans l’appartement, c’est un voyage immobile et pourtant, tous ces objets accumulés çà et là… Il serait bien impossible d’évoquer l’histoire de chacun d’eux, même en passant. Des souvenirs se perdront, forcément.
Les disques là dans le coin viennent de New-York, de chez Sam Goody, c’est son grand-père qui les a achetés…
Alors, dis-moi… Quels sont tes cinq objets favoris ? demande Nirvanah. C’est un voyage encore qui recommence : l’Egypte, Bahia, la Chine, la maison de George Sand, la Russie… De tous ces lieux, Clémence a rapporté quelque chose : un vase, un ex-voto, une tête en bois…
La phrase de Fitzgerald revient à l’esprit de Clémence : « C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui rejette sans cesse vers le passé »
Clémence se laisse entraîner par les questions de la jeune fille… Elle ne lutte plus, bien au contraire…
« Chaque jour, Nirvanah emmène Clémence au pays des songeries. »
Et si l’on jouait au jeu des paysages préférés ? lance la jeune fille impatiente.
Clémence replonge dans le passé. « Laisse-moi reprendre mes esprits, Laisse-moi, dirait Guillaume (ton oncle), réfléchir avant de penser. »
Les lieux surgissent, tous, d’un coup : New-York, les rivières dans les Pyrénées, la mer Egée, une allée d’aubépines, les ruelles de Venise. Les fleurs, maintenant ! Non, Clémence veut une pause. Elle tourne la tête vers le rhododendron qui fleurit sur le balcon…
Elle les a aimées, les fleurs : les anémones, les tulipes et les pivoines, il faudra le dire à Nirvanah, il faudra qu’elle sache aussi cela…
Soudain, une question affleure : ont-ils été heureux ?
C’est une lumière douce et nostalgique qui éclaire en demi-teinte mélancolique cet échange complice et tendre entre la petite-fille et sa grand-mère.

Par la parole, Clémence transmettra à Nirvanah ce qu’il est possible de transmettre, bribes du temps passé, fragments de soi, consciente, au fond, que l’on demeure à jamais un inconnu même aux gens qui nous sont proches. C’est aussi sans doute ce qui fait la richesse d’une vie : elle est unique dans son grand secret et le restera…

lundi 21 novembre 2016

Nos âmes la nuit de Kent Haruf


Éditions Robert Laffont

Un jour, Addie Moore, soixante-quinze ans, veuve, rend visite à son voisin Louis Waters, veuf lui aussi et pas très jeune non plus. Elle a quelque chose à lui demander. Une chose toute simple. Il fallait juste oser. Elle l’a fait. Souhaitait-il venir chez elle de temps en temps pour dormir avec elle ? Louis reste silencieux. Pas longtemps. Puis il accepte.
« Et si je ronfle ? », « Alors vous ronflerez, ou vous apprendrez à arrêter. »
Le lendemain, Louis va chez le coiffeur, se fait raser, mange léger, prend une bonne douche, se coupe les ongles des mains et des pieds, place son pyjama et sa brosse à dents dans un petit sac en papier et se rend chez sa voisine…
C’est une très belle histoire qui commence, pas mièvre du tout, loin de là, pas simple du tout mais forte, puissante et qui nous prend vraiment aux tripes. Difficile de lire les dernières pages sans retenir ses larmes…
Nos âmes la nuit est une œuvre empreinte de poésie et de sobriété qui évoque, sans gêne et, en même temps, avec beaucoup de pudeur et de douceur, le corps et la sexualité des gens un peu âgés, le regard des autres, les conventions, la solitude, la tendresse, la vie qui passe et dont il faut profiter.
L’écriture dans son dépouillement et ses silences rappelle certains textes de Marguerite Duras. Elle acquiert parfois aussi une dimension théâtrale et l’absence de tirets ou de guillemets pour marquer les discours directs donne le sentiment que les paroles des protagonistes s’enchaînent très naturellement et avec une telle évidence que l’on sent naître entre eux une réelle et profonde complicité.

Une histoire d’amour extrêmement touchante et lorsque l'on songe que ce livre est le dernier de Kent Haruf (1943-2014), on se dit qu’il s’agit là d’une jolie révérence et d’un bel hommage à la vie !

vendredi 18 novembre 2016

14 juillet d'Éric Vuillard


Éditions Actes Sud

Finalement, tout a commencé le 23 avril 1789 : ce jour-là, un certain Jean-Baptiste Réveillon, propriétaire de la manufacture royale de papiers peints, proclame, sans aucune gêne, devant l’assemblée électorale de son district, que « les ouvriers peuvent bien vivre avec quinze sols par jour au lieu de vingt, que certains ont déjà la montre dans le gousset et seront bientôt plus riches que lui. »
Ça ne passe pas. Non, vraiment, ça coince. Il faut dire que les gens meurent de faim.
Alors, la belle demeure, la manufacture et le jardin de la Folie Titon sont littéralement pillés, mis à sac, brûlés…
La riposte est violente, les morts nombreux.
Il est vrai que le contraste entre Paris et Versailles est saisissant : d’un côté rien ou pas grand-chose, de l’autre, une « longue file indienne de sucreries, macarons, génoises, volailles délicates, épinards frais, lentilles aussi fines que le sable, concombres juteux, belles poires d’Anjou, Inconnue la Fare, Beurré d’hiver, Pérouille…» (ah, les noms des poires, un poème !) Le luxe de Versailles, belle redondance, est simplement indécent : un crachat à la figure, une insulte au peuple qui se tue au travail.
Il faut faire attention à ces choses-là, ici comme là, autrefois comme maintenant : on est tous attirés par ce qui brille, on veut tous avoir sa part. Il faudra bien comprendre ça un jour pour éviter bien des problèmes…
Mais bon, revenons à nos Parisiens qui n’ont rien. Savent-ils qu’à Versailles, « il existe quatre horlogers de la chambre du roi, l’un d’eux a pour unique mission, chaque matin, de remonter sa montre. On dirait une farce, une rabelaiserie, absurdité d’auteur, un racontar. Mais il y a plus drôle, il y a pire. Il y a un capitaine des mulets à Versailles, quand il n’y a plus de mulets » ? On en rirait presque si l’heure n’était pas si grave et les ventres si creux.
Alors, la colère monte, la vraie colère, qui étouffe, qui fait hurler, qui donne presque envie de tuer.
On s’arme comme on peut : arquebuses, hallebardes, sabres chinois, tringles à rideaux piqués dans le Garde-Meuble de la Couronne, « boucliers de Dardanus et flambeau de Zoroastre » trouvés dans les théâtres. On fait flèche de tout bois. « Les fausses épées devinrent de vrais bâtons. La réalité dépouilla la fiction. Tout devint vrai. » Et Paris se lança…
Le narrateur le regrette : son texte ne permettra jamais d’atteindre la réalité. La vérité est impossible. Il tentera une approche, c’est tout. Personne d’entre nous n’était là. Ce jour-là.
Désolation : « Ah ! nous ne pourrons jamais savoir, nous ne saurons jamais quelle flambée parcourut les cœurs, quelle joie ; nous pourrons peut-être brûler du même feu, mais pas le même jour, pas la même heure, nous pourrons bien interroger minutieusement les mémoires, parcourir tous les témoignages, lire les récits, les journaux, éplucher les procès-verbaux, on ne trouvera rien. La véritable pierre de Rosette, celle qui permettrait d’être partout chez soi dans le temps, nous ne l’avons jamais trouvée. La vérité passe à travers nos mots, comme le signe de nos secrets. » Et pourtant, « il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 Juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés croûtons de pain. »
N’ayons crainte, quand on aura pressuré l’Histoire, qu’elle sera à sec, qu’on l’aura vidée de son jus et qu’elle n’aura vraiment plus rien à nous dire, alors, la fiction prendra le relais, le flambeau à la main et éclairera les zones d’ombre. Pas d’inquiétude, elle a de l’imagination, la fiction ! On y verra clair !
Alors, pour s’approcher au plus près, il faut citer les noms de ceux qui ont fait l’Histoire, ceux dont on ne parle jamais, ceux dont il n’est jamais question dans les livres ou que l’on évoque sous un titre générique : le peuple. Il faut l’incarner, lui rendre sa chair, sa vie, ses moments de gloire. Il a des noms, des prénoms, des professions. Et l’auteur ne se lasse pas de les dire, ces noms, car les dire, c’est leur redonner la vie, c’est les mettre en mouvement, les placer sous les projecteurs. Ce sont eux les acteurs principaux. Ils entrent en scène, sur la scène de l’Histoire. Ils ne sont ni des figurants, ni des chiffres, ni des ombres : ils s’appellent « Aumassip, marchand de bestiaux… Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier… Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier… » et la liste est longue, très longue. Ce n’est que le début ! « Alors continuons, ne nous arrêtons pas, nommons, nommons… »
« Les noms sont merveilleux. »
 Et ils sont nommés, les uns après les autres, un par un, une par une, les hommes, les femmes, les fils, les filles, les gens de rien, les gens de peu. Celles et ceux qui l’ont faite, cette Révolution, qui l’ont prise, cette Bastille. Ils sont terriblement jeunes, morts jeunes, si beaux. Ils viennent de partout. Ils ont chaud, il fait chaud ce mardi-là. C’est juillet, il n’y a pas d’air. Ils transpirent et sentent mauvais. Ils pleurent parfois, ils ont peur. Ils avancent, courent, tombent, grouillent, armés de tout et de n’importe quoi, portés par leur certitude qu’ils traduisent ainsi : « nous nous valons tous…il n’est pas juste que certains boulonnent toute leur vie tandis que d’autres se font servir. »
Ils sont vivants !
Ils pissent, crachent et crient. Ils insultent les forces de l’ordre : « culs-crottés, savates de tripières, pots d’urine, bouches-à-becs, louffes-à-merde, boutanches-à-merde, et toutes les choses-à-merde, et toutes les couleurs-à-merde, merde rouges, merdes bleues, merdes jaunilles. » Il y a du Rabelais et du Hugo chez Vuillard. Un bain de mots qui mousse et qui déborde. La foule devient poète, le peuple se fait génie !
Et on sent qu’il les aime, ces gens dont il parle, ce Vuillard, qu’il a du mal à les quitter, ces anonymes qui ont eu l’espace d’un instant leur petit moment de gloire, leur micro-épopée avant de mourir ou de retomber dans l’oubli et le néant : « Gardons-les encore contre nous un instant, ces huit à dix autres, par la grâce d’un pronom personnel, comme de tout petits camarades ».
Un texte magistral qui nous entraîne auprès de ceux qui ont fait l’Histoire dans une écriture bouillonnante et puissante où les mots ont l’épaisseur des corps qui ont péri et qu’on le veuille ou non, ils nous parlent, ces Lelièvre et ces Leloup, ces Tronchon et ces Valin, comme s’ils avaient encore quelque chose à nous dire.

On ne sait jamais, au cas où l’Histoire se répéterait… Tendons l’oreille…

                             

mercredi 16 novembre 2016

Si tout n'a pas péri avec mon innocence d' Emmanuelle Bayamack-Tam



Ils sont neuf ou onze, même peut-être quatorze dans cette famille : Charles et Claudette, les grands-parents, Patrick et Gladys, les parents, Svetlana, Ludmilla, Kimberly, Esteban et Lorenzo, (admirez la belle « bigarrure folklorique » des prénoms !)  les cinq enfants, Fougère, Elvis, Bastardo, les chiens et (ils passent après les chiens mais tant pis), les beaux-fils : Fabien pour Svetlana et Marwan pour Ludmilla. Ouf, j’espère que je ne me suis pas trompée et que je n’ai oublié personne - j’ai volontairement omis Sven Marinello, le petit ami de Kim (Kimberly) qui ne mettra jamais les pieds à la maison. La maison ?
Eh oui, tout ce beau monde (trois générations) vit (façon de parler) sous le même toit, au 27 bis, rue Trézène, et c’est… l’ENFER ! Surtout pour la narratrice Kim qui ne ressemble à aucun des individus cités ci-dessus et ne se sent proche de presque personne…
Ce qu’elle reproche à cette famille ? Son incurie. Les parents se sont très vaguement occupés des deux filles aînées (et encore, quand ils avaient le temps).
Kim a été lourdement moquée et critiquée. Quant aux deux derniers, les petits garçons, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé : ils sont comme transparents. Du vent.
 Kim est violente, ses mots sont crus. Son grand-père, espèce de vieux beau, est un « idiot aussi vaniteux qu’inculte » et son père « n’est pas un sujet de conversation. »
La mère, la pauvre Gladys, née avec un bec-de-lièvre et un « narcissisme insubmersible », est la reine de la vulgarité, de l’obscénité, de la bêtise et j’en passe. Elle n’aime qu’elle et ses deux filles aînées (et encore !). Enfin, ces dernières sont bien les filles de leur mère, il n’y a pas d’erreur possible.  
Franchement, ces adultes ne donnent pas envie de grandir et pour Kim, alors qu’elle est en pleine adolescence, période périlleuse de mutations et de métamorphoses, elle va devoir se trouver des modèles… ailleurs !
Kim doit aussi s’occuper de ses frères Esteban et Lorenzo : en effet, ce dernier est quotidiennement harcelé et humilié à cause de ses taches de rousseur et de ses cheveux orange. Le pauvre gamin a bien tenté de se raser la tête (laissant apparaître l’étoile que le père tatoueur avait eu l’idée géniale de dessiner sur le crâne de ses cinq enfants !), puis de se laisser pousser les cheveux et enfin, d’offrir des cadeaux aux gros durs pour les attendrir.
Rien n’y a fait, il a fallu subir. Et à la maison, ce qui peut arriver à Lorenzo, tout le monde s’en f…
Alors Kim a décidé, à l’âge de neuf ans, qu’elle ne raconterait jamais rien à cette famille de dingues immatures, d’irresponsables défaillants et d’égoïstes névrotiques, qu’elle ne leur parlerait jamais de son goût pour Baudelaire, « le seul Charles qui vaille », de ses folles nuits avec Sven, de ses idées bien personnelles pour gagner de l’argent rapidement et de son amour illimité pour ses petits frères, ses petits agneaux.
Non, jamais. Ils ne sauront rien d’elle… Elle naîtra d’elle-même, se construira sans eux et loin d’eux si possible : « Si je dois avoir une famille, alors que Baudelaire soit mon frère et Janis Joplin ma sœur. Pour les parents, on verra plus tard, mais pourquoi pas John Lennon et Yoko Ono ? » imagine-t-elle, constatant que, pour le moment, elle est « entourée de porcs, de fauves sanguinaires ou de proies tremblantes, alors qu’elle aspire éperdument à l’humanité. »
C’est avec une écriture magnifique et enlevée qu’Emmanuelle Bayamack-Tam brosse le portrait d’une famille improbable - quoique… À mon avis, chacun y reconnaîtrait les siens…
C’est cruel, mordant, incisif, cru au possible et pourtant, plein de tendresse et d’amour !
A la fois terriblement monstrueux et en même temps drôle, burlesque et fou… Une vraie plongée dans le baroque !
L’enfer, c’est la famille, ne cherchez surtout pas ailleurs, messieurs-dames, vous y êtes, tout le monde descend ! N’empêche que, à travers ces pantins ridicules, ces personnages hauts en couleur, la sainte famille et la société en prennent un sacré coup !
Un récit d’apprentissage trash et sans tabous servi par une écriture explosive, poétique et percutante.

Un pur plaisir de lecture…