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samedi 24 septembre 2016

Continuer de Laurent Mauvignier


 Éditions de Minuit

Le livre s’ouvre sur Samuel et Sibylle se réveillant entourés d’hommes agressifs et menaçants. Ils sont au Kirghizistan, Asie centrale. Ces individus veulent peut-être leur voler leurs chevaux ou les tuer, ça aussi c’est possible. Le danger est là, c’est évident et ils ont peur. Pourtant Sibylle murmure à Samuel qu’il faut continuer. Elle se le dira souvent, très souvent…
Sibylle est la mère de Samuel. Ils vivent à Bordeaux depuis son divorce. Samuel ne va pas bien, il sombre peu à peu dans la délinquance. Ils ne communiquent plus, ne se regardent même plus. Elle perd son fils, elle le sent.
Alors, avant qu’il ne soit trop tard, elle prend une décision pour le sortir de là où il est en train de sombrer : ils vont partir au Kirghizistan, acheter des chevaux et parcourir le pays, traverser des paysages sublimes, vivre des expériences fortes, rencontrer des gens et laisser tout le reste derrière eux. Elle vend sa maison d’enfance, celle à laquelle elle tenait tant.
Le père de Samuel, averti du projet, rit au nez de Sibylle: quelle expérience stupide ! Elle qui a failli mourir en Corse lors d’une simple rando va traverser des espaces inconnus, sauvages, dangereux et tout va bien se passer ? C’est ridicule ! D’ailleurs, dit-il à Samuel, sa mère n’a jamais eu que des projets foireux de ce genre, tout ce qu’elle fait échoue. Encore une preuve de sa médiocrité ! Il demande à son fils de lui envoyer un SMS si quelque chose tournait mal, ce dont il ne doute pas.
Et ils partent.
Ce livre est mon coup de cœur de la rentrée littéraire : il m’a bouleversée. Et si j’en ai aimé d’autres, le livre de Karine Tuil par exemple, je place celui-ci au dessus. Pourquoi ?
Tout d’abord parce que j’en ai aimé l’écriture. Lorsque Mauvignier décrit des chevaux qui galopent, la phrase en fait autant, elle se fait mouvement, course, vitesse, elle traverse l’air, la poussière, se heurte aux cailloux, aux rochers, contourne les arbres, traverse les cours d’eau. La phrase devient chemin, épouse le parcours accidenté de la route, s’ouvre à la beauté absolue des paysages. C’est superbe, magnifique, splendide. Sueur et souffle des bêtes et des hommes se mêlent. Ils sont unis dans ce que l’on appelle la vie et que l’écriture rend si merveilleusement.
Lorsque l’auteur évoque les sentiments des personnages, leurs émotions, la phrase fouille leur âme, se faufile au plus profond d’eux-mêmes, dans l’intime de l’intime. Je repense à des scènes fabuleuses, impossibles à oublier, des moments forts et sensuels entre la mère et le fils, celui qu’elle veut ramener à la vie coûte que coûte, des scènes où l’on côtoie la mort dans une tension extrême, où l’on sent que la terrible prophétie du père va se réaliser. On a peur pour eux tandis que leurs pensées s’emballent, se cognent aux parois de la vie, se heurtent aux tranchants du monde, cherchant dans l’affolement et la terreur un sens à tout cela.  
J’ai aimé aussi la construction narrative qui va permettre de livrer bribe par bribe des éléments du passé de Sibylle, femme blessée, meurtrie, épuisée mais encore capable de faire don de sa personne, de s’offrir à l’autre, son fils, et aux autres, aux gens de passage dont elle refuse d’avoir peur. Car c’est aussi ce que dit ce livre : l’autre, l’étranger, celui que l’on ne connaît pas est une richesse. Des bons sentiments ? Non, du bon sens ! On ne peut pas vivre en se haïssant ou l’on finit par s’entre-tuer… 
Ainsi, cette femme va-t-elle pouvoir mener à bout ce projet et à quel prix ? Samuel est-il capable de changer ou va-t-il rester ce garçon mutique, les écouteurs vissés aux oreilles, enfermé dans sa haine de l’autre ? Vont-ils, l’un et l’autre, tels deux pauvres désarçonnés de la vie, parvenir à remonter en selle et poursuivre leur aventure sur le chemin de l’existence ? Et puis, qui est Sibylle au fond, que cache-t-elle de si douloureux qui l’empêche de vivre ?
Le roman se fait livre d’aventures, exploration de territoires physiques et psychologiques, découvertes de terres et d’âmes, plongée dans ce monde inconnu, celui du cœur des hommes, des bêtes et des espaces que l’on traverse.

Un hymne à la vie, à l’amour, une invitation à poursuivre malgré les épreuves individuelles et collectives… Comme ça fait du bien…

En cette période de prix littéraires, sachez-le, mesdames et messieurs, membres de jurys, s’il n’y en avait qu’un à prendre, je prendrais celui-là.


                   

jeudi 22 septembre 2016

L'insouciance de Karine Tuil


Éditions Gallimard

C’est la mère d’un soldat mort en Afghanistan qui, lors d’une cérémonie en l’honneur des victimes, prononce ce mot : « l’insouciance ». Elle raconte comment, la nuit où un officier est venu lui annoncer la mort de son fils, de son enfant, elle a compris que c’était fini, qu’il y avait eu une vie heureuse, tranquille, légère, une vie qui permettait de croire en l’avenir avec confiance, sérénité, paix et que d’un seul coup, plus rien. Le vide, la chute, la mort. Un avant et un après.
On retrouve ce terme à la fin de l’œuvre dans un chapitre intitulé « La fin de l’insouciance ». Des personnages se répètent inlassablement comme pour tenter de s’en convaincre : « Il faut vivre, il faut vivre, il faut vivre. »
 Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ?
Karine Tuil a écrit ce roman pendant l’année 2015, année meurtrie par les attentats en France. Chacun d’entre nous a perdu cette année une forme d’innocence, de légèreté.
Ce livre est le reflet de cette perte.
Dans cette vaste fresque sociale et politique, terrible radiographie de notre société contemporaine, émergent quatre personnages dont les destins finiront par se croiser.
Le lieutenant Romain Roller revient d’Afghanistan, « l’enfer afghan » : aucun mot n’est susceptible de décrire son état d’anéantissement, son stress post-traumatique. Il a vu la mort en face. Il n’a pas su protéger ses hommes, ils ont été pris dans une embuscade sous le feu des talibans. L’horreur. « Je n’arrive pas à me faire à l’homme que je suis devenu. » souffle-t-il, effondré.
Bel homme charismatique, cultivé, richissime (dixième fortune de France), François Vély a 51 ans. Il est PDG d’un grand groupe de téléphonie mobile. Son père, ancien ministre français, a été déporté à Buchenwald. Son vrai nom est Lévy mais, il  a modifié l’ordre des lettres « par souci d’intégration à la société française, d’assimilation- de réinvention, peut-être ». François est entouré des meilleurs conseillers en communication. Certains disent de lui qu’il « aime trop la lumière »…
Sa nouvelle femme, Marion Decker, journaliste-écrivain, semble avoir du mal à trouver sa place : ses origines sociales, bien éloignées du monde dans lequel elle vit maintenant, ne cessent de la tourmenter : trahit-elle ses origines et ses convictions au nom de son attachement à « sa zone de confort » ?
Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens, est conseiller auprès du Président. Il n’a pas fait l’ENA ou Sciences-Po contrairement à ses condisciples. Il est un homme de terrain, issu des quartiers. Animateur social à Clichy-sous-Bois, il va être repéré au moment des émeutes de 2005. Il devient, à ce moment-là « l’interlocuteur privilégié », le lien entre les sommets de l’Etat et la banlieue, le « médiateur social » qui tombe à pic. Certains disent que sa couleur de peau l’a aidé à se hisser au plus haut « au nom de la diversité », « une diversité complaisante, de façade, un marché de dupes ». Il n’y croit pas. Il a des compétences, c’est tout.
Le point commun entre ces personnages ? Ils vivent ce début du XXIe, une période violente, tendue, chaotique : c’est la guerre là-bas mais d’une certaine façon, ici aussi. Les crispations identitaires sont nombreuses. On sent un monde près d’exploser. Même l’amour ne semble plus être un refuge. Chacun est démuni, perdu face à la complexité et à la violence du monde qui l’entoure.
Karine Tuil le dit, sa matière romanesque est le réel, elle pose les questions que le monde actuel se pose, des questions politiques, sociétales, des questions qui divisent, qui heurtent, qui fâchent : pourquoi les minorités sont-elles absentes des sphères du pouvoir et notamment de la sphère politique ?, pourquoi ne peut-on finalement pas échapper à ses origines ?, pourquoi reste-t-on, quoi qu’on fasse, prisonnier de son clan, de sa classe, dans l’impossibilité de se « réinventer » ? Est-on libre de devenir quelqu’un d’autre, d’échapper à sa naissance ou est-ce simplement impossible dans notre France républicaine ? « Dans notre société, tout est vu à travers le prisme identitaire. On est assigné à ses origines quoi qu’on fasse. Essaye de sortir de ce schéma-là et on dira de toi que tu renies ce que tu es ; assume-le et on te reprochera ta grégarité. » constate amèrement Osman.
Difficile ainsi pour chacun des protagonistes de se positionner, de savoir qui ils sont sans tomber dans une forme de schizophrénie : « Il avait l’impression de découvrir un monde binaire dominé par la question raciale où chaque être humain oscillait entre un désir d’appartenance et un refus d’assignation identitaire. » dira Osman Diboula.
Comment se situer ? Comment devenir autre sans trahir les siens, sans les renier ou les oublier ?
Les individus, telles des marionnettes, semblent ballottés dans un monde complexe, impitoyable, dominé, manipulé par l’image, la communication, un monde qui vous colle une étiquette identitaire sur le dos, là où la main ne peut l’atteindre pour l’arracher, un monde dans lequel les apparences prennent le pas sur l’être, la forme sur le fond.
Même l’amour n’est plus un refuge, un espace de reconstruction possible : les rapports amoureux sont violents, les individus se déchirent, leur mal-être noie leur couple. C’est l’asphyxie. « L’amour n’est rien d’autre qu’une des compensations que la vie offre parfois en dédommagement de sa brutalité. » déclare un personnage. Peut-être… et encore, l’amour ressemble à une pauvre bouée de sauvetage percée : tout d’abord, on n’en voit pas les trous, on n’entend pas le léger sifflement d’air et pourtant, doucement, la bouée se dégonfle….
On ne sort pas indemne de cette lecture, c’est le moins que l’on puisse dire : je ne me suis pas remise du texte de Karine Tuil.
Emportée par une écriture fluide, le rythme effréné de la narration, des portraits très fouillés et un sens remarquable de la construction narrative, je me suis plongée dans cette œuvre sans pouvoir la lâcher. Je l’ai achevée dans un état second, sonnée, comme si l’on m’avait donné à voir, à comprendre le monde dans lequel je vis. C’est violent et pourtant nécessaire.
Marion dit dans l’œuvre : « Pour comprendre, j’ai besoin d’écrire. » Eh bien moi, pour comprendre, j’ai besoin de lire. C’est fait. Mon insouciance en a pris un coup, c’est vrai. Ma lucidité est sortie victorieuse de cette histoire, et moi… un peu désespérée quand même, un peu comme Osman sortant de l’Élysée : « Il avait du mal à respirer, une masse appuyait sur sa poitrine et, dans le même temps, il percevait chez lui une mutation nouvelle : la lucidité. Il voyait désormais le monde sans filtre, compressé par sa propre douleur. »
Pas sûr que ça rende heureux tout ça…

Il n’empêche, L’insouciance est un texte prodigieux, un roman social d’une force incroyable, une oeuvre essentielle sur une époque complexe et meurtrie : la nôtre.

mardi 20 septembre 2016

L'anaconda de M.G.Lewis


Éditions Finitude

C’est après la mort de son père en 1815 que l’auteur du Moine part découvrir les terres qui lui reviennent dans les Indes Occidentales. Le voyage dure quatre mois. Il écrit lors de ce périple le Journal d’un propriétaire des Indes Occidentales. Est-ce à cette même période qu’il rédige l’Anaconda ? Certainement.
L’histoire commence dans un salon bourgeois anglais. Mrs Jane Milman accuse Everard Brooke, un homme à la tête d’une fortune colossale, de s’être enrichi de façon crapuleuse lors de son voyage aux Indes. Le frère de Jane, le vieil Elmwood, refuse de partager ce point de vue. Il considère que sa sœur ne profère que des calomnies et que ses propos ne sont aucunement fondés. Mais lorsqu’elle lui apprend que Mirza, le petit serviteur ceylanais d’Everard, certifie que son maître est un dangereux criminel et qu’il a effectivement assassiné une femme, une certaine Nancy O’Connor, en lui fracassant la tête avec une massue, le pauvre Elmwood est particulièrement secoué, anéanti même. On le serait à moins : il  a promis à ce « criminel » sa fille en mariage. Alors, évidemment, une pure angoisse le saisit.
Elmwood est désormais convaincu : le mariage d’Everard avec sa fille Jessy doit être annulé. Informée de l’accusation qui pèse sur son fiancé, la jeune fille refuse de croire un seul mot de ce que dit sa tante.
Lorsque Everard Brooke franchit le seuil de la maison ce soir-là, un lourd silence tombe sur toute l’assemblée réunie: famille et amis sont prêts à écouter son récit. Il doit se justifier.  Everard Brooke va donc prendre la parole dans un silence religieux pour expliquer ce qui s’est réellement passé lors de son voyage. Et l’aventure commence… sur l’île de Ceylan.
Inutile de vous dire que, comme les invités, vous serez pendus aux lèvres d’Everard Brooke. Vous goûterez chaque mot de son récit. La langue est absolument délicieuse, le travail de la traductrice, Pauline Tardieu-Collinet, remarquable. J’ai eu l’impression de me retrouver dans un de ces récits de Maupassant où, par une froide soirée d’hiver, alors que le feu rougeoie dans la cheminée, un homme prend soudain la parole pour raconter ce qu’il a vécu quelques années auparavant. Le suspense est intense, rendu plus dense encore par le silence des convives et le clair-obscur de la pièce. Quel délice… Bien sûr, je ne vous dirai rien de l’intrigue qui va vous plonger dans le décor exotique de la jungle indienne !
Quant à l’objet livre, il est d’une grande beauté, c’est une œuvre d’art pour bibliophiles !

Une excellente idée que de nous proposer cette somptueuse traduction et de nous faire redécouvrir un texte rare !

                              

dimanche 18 septembre 2016

Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy


Éditions du Seuil

Stéphane Audeguy s’est dit : on ne peut raconter l’histoire d’un lion. Il nous est en effet impossible d’adopter le point de vue d’un animal. Il s’est dit aussi : que signifie être un lion contemporain de la Révolution française ? Un animal vit en dehors de l’Histoire.
Face à cette double impossibilité,  il a eu envie d’essayer…
Raconter l’histoire du lion Personne, c’est évoquer l’Histoire de France de 1786 à 1796, période somme toute plutôt mouvementée, à travers le destin d’un animal né dans la savane sénégalaise et recueilli par un jeune garçon orphelin qui, parce qu’il est particulièrement doué pour les mathématiques, sera envoyé par le père Jean à Saint-Louis, première ville fondée par les Européens en Afrique occidentale, pour suivre l’enseignement réservé aux Blancs.
On fait alors la connaissance d’un homme fascinant : Jean-Gabriel Pelletan, philosophe éclairé amateur des Confessions et de l’Encyclopédie, directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, farouchement opposé à l’esclavage, fervent défenseur de l’émancipation des fermiers noirs et très attiré par la peau sombre et douce des hommes du pays…
C’est lui qui accueillera Yacine et son lionceau Personne… Et, tandis que l’on s’était attaché au personnage du petit Yacine et que l’on avait momentanément oublié un titre qui place bien au centre de l’histoire le lion Personne, on est surpris, au détour d’une page, par la mort brutale du jeune garçon en décembre 1787 d’une épidémie de variole.
Ce n’est pas lui le personnage principal, c’est un lion, qui est désormais seul.
Jean-Gabriel Pelletan sentant l’hostilité de la population vis-à-vis de cet animal totalement inoffensif (si, si !) décide, après avoir tenté de le relâcher avec son compagnon canin dans une savane où il n’a jamais vécu, de l’envoyer à un certain Buffon, directeur du Jardin royal et plus ou moins responsable aussi de la Ménagerie royale de Versailles.
Hélas, il ne fait pas bon être un lion, surtout  à Versailles dans ces années 1788,1789…
L’Histoire du lion Personne, de façon  très originale, nous fait découvrir l’Histoire de France à travers ce couple étrange d’un lion et d’un chien qui « n’appartiennent plus à aucune société » : la nature les rejette, les hommes en ont peur. En cela, ce roman apparaît comme un conte magnifique que l’on dévore (sans mauvais jeu de mots) en se demandant sans cesse ce qui va advenir de ces deux êtres solitaires dans une France en pleine mutation. La dimension historique de l’ouvrage est évidemment passionnante : comment sont perçus, à ce moment de l’Histoire, des animaux en cage ? Un divertissement pour les riches, une dépense inutile dans une France qui a faim, une nourriture disponible et dont il serait dommage de se priver. En même temps, la symbolique d’un lion-roi sous les verrous n’est pas inintéressante… C’est avec beaucoup d’humour que l’auteur présente cette nouvelle vision des choses à l’aube du XIXe siècle…
Ce roman nous permet aussi de rencontrer des personnages extraordinaires : Jean-Gabriel Pelletan, humaniste sensible et généreux et Jean Dubois, naturaliste amateur et homme fasciné par le Progrès, chargé, au nom des autorités de la Ménagerie de Versailles, d’accueillir les deux bêtes à leur arrivée en France et qui saura, à force de ruse et d’intelligence, les défendre contre une population affamée et ivre de liberté. Certains de ses discours pour défendre ses deux amis sont d’une habileté étonnante et l’on goûte l’humour des propos. Des portraits d’hommes tout simplement inoubliables.
Et puis, on traverse  toute une époque : il est question de l’Encyclopédie, de Bernardin de Saint Pierre, de Geoffroy de Saint-Hilaire et des Parisiens… La Grande Histoire vue de la petite…
Enfin, et surtout, on se laisse porter par une écriture vraiment magnifique, rare à notre époque, à la fois poétique, sensible, puissante, pleine d’humour et de sous-entendus. J’avais parfois l’impression de lire un texte ancien, quelques pages du dix-huitième siècle…

Un gros coup de cœur pour ce texte vraiment superbe que je conserve à portée de main pour le relire rapidement…

vendredi 16 septembre 2016

Une bouche sans personne de Gilles Marchand


Éditions aux Forges de Vulcain

Je ne peux pas dire, les premières pages ne m’ont pas déplu. J’ai aimé l’atmosphère assez tristounette de ce début de roman qui met en scène un narrateur avouant dès la première ligne : « J’ai un poème et une cicatrice. »
Cet homme, un comptable solitaire, se rend chaque soir dans un café pour discuter avec les rares clients qui sont devenus, au fil du temps, des amis : Lisa, la serveuse, Sam et Thomas. Se dessine alors le portrait d’un homme meurtri qui n’attend plus grand-chose de la vie et cache une mystérieuse cicatrice et certainement un passé bien lourd.
Un jour, empêtré dans son écharpe, il renverse du café sur ses vêtements. Thomas se lance : « Pourquoi n’enlèves-tu pas cette foutue écharpe ? »
L’autre accuse le coup. Parler de son passé n’est pas son fort, parler tout court d’ailleurs n’est pas dans ses habitudes. Mais, le lendemain, il revient au café avec la photo de son grand-père, Pierre-Jean, et commence à raconter. Une délivrance commence pour lui…
Est-ce parce que je connaissais le poème dont est tiré le titre du roman et du coup, très vite, j’ai deviné la fin ? Non, je crois surtout que, si j’ai trouvé assez amusant le glissement progressif dans un univers étrange et absurde, au début en tout cas, hélas, je pense que trop, c’est trop. Cela m’a semblé souvent forcé et, il faut bien le dire, artificiel, comme relevant du procédé. On perd de vue l’intrigue principale pour prendre un chemin de traverse qui nous mène à une digression, puis à une autre sans que tout cela soit vraiment justifié, fondamental ou porteur de sens, comme si ces longs passages se voulant très farfelus ne servaient finalement qu’à retarder la révélation finale, sans apporter grand-chose à l’histoire.
Non, vraiment, j’ai eu du mal à traverser ce livre malgré des pages amusantes sur l’univers de l’entreprise notamment.  

Un avis donc mitigé pour cette œuvre qui aurait certainement gagné en force en s’allégeant de quelques pages et en limitant, je pense, cette tendance actuelle à placer dans un même lieu des gens ou des choses disparates ou « improbables » comme disent les quatrièmes de couverture pour faire « coup de folie », « original à tout prix ». Si l’auteur s’amuse à jongler avec les mots et les situations, le lecteur, lui, s’épuise, s’enlise et finit par se lasser. Enfin, quand je dis le lecteur, je parle pour moi car c’est un livre qui a trouvé son public et c’est bien là l’essentiel…

mardi 13 septembre 2016

L'incandescente de Claudie Hunzinger


Éditions Grasset

De toute façon, c’est vrai, je suis une inconditionnelle de Claudie Hunzinger : je guette son nom sur les présentoirs des librairies et lorsqu’un livre d’elle sort, je me jette littéralement dessus. Je ne le lis pas tout de suite, oh non… je fais durer le plaisir. Je le tourne et le retourne, scrute dans les moindres détails la couverture, lis quelques pages, par ci, par là, pour me mettre l’eau à la bouche, et puis j’y vais, je fonce.
Je ne suis jamais déçue. Jamais. Je reconnaîtrais son écriture entre mille, pleine de sensualité, de poésie, de couleurs, d’odeurs, de sensations. Parfois je m’arrête dans ma lecture, comme frappée de beauté : une phrase toute simple, là, inattendue, légère, pleine de poésie, me transporte. C’est magnifique. Je fais une pause et la relis.
Et je crois que pour L’incandescente, Claudie Hunzinger s’est surpassée (mais je dis peut-être ça à chaque fois que je termine un de ses livres !) 
Le sujet ?
La narratrice (Claudie ?) a quinze ans lorsqu'elle trouve, au fond d’une vieille armoire de famille, dans les affaires de sa mère disparue, un carton de lettres de jeunes femmes, des « enfants terribles », condisciples de l’École normale d’institutrices. Celles qui retiennent particulièrement son attention sont signées : Marcelle.
La narratrice, en parcourant cette correspondance, se rend compte que la jeune femme « habitait un recoin » de sa famille, qu’elle était là, sans être là.
Parce que sa mère l’avait aimée.
Marcelle écrit beaucoup, plusieurs fois par jour. «Voulant vous cacher que vous me plaisiez, je ne vous cachais pas que vous me déplaisiez ». Elle est une séductrice, Emma ne résiste pas.
Les deux femmes sont très différentes : « Si dès le début, Emma écrivait avec un projet littéraire derrière la tête, Marcelle, elle, écrivait pour envoûter Emma. »
Marcelle ne compte pas, elle donne, elle s’offre, écrit des « lettres sauvages, exquises, vénéneuses ». Elle aime les fleurs, en dispose dans toute sa maison, en envoie par la poste, en parle dans ses lettres : « Je voudrais voir des roses, je voudrais voir du lilas, du lilas lourd, du lilas chaud, du lilas qui s’écroule ». Elle a « des crises d’adoration pour les fleurs ».
Tandis que l’une veut devenir adulte, l’autre court dans l’autre sens, appelle les adultes « les barbares », grimpe aux arbres, court pieds nus dans la neige, se disperse, jaillit, rayonne, fille de feu insoumise. Elle « dit que le monde la possède et qu’elle veut le posséder en retour. » Emma, la sérieuse, la puissante, apprend, travaille, se concentre, aime aussi mais supporte mal que Marcelle lui fasse « connaître l’insoutenable expérience de la dépossession d’elle-même. » Elle a besoin de « garder le contrôle », de se maîtriser.
La fille d’Emma va donc écrire le roman de Marcelle. Peut-être est-ce ce qu’Emma aurait voulu. Qu’elle « prenne en charge ce ballot de lettres ».
Deux ans mythiques, de folies amoureuses, de danses dans les herbes. Puis, la séparation : Marcelle prend un poste en maternelle à Châtillon-sur-Seine, Emma poursuit en troisième année à Dijon et écoute attentivement les cours de Mademoiselle Aymé.
Marcelle écrit : « J’aime ton sommeil mieux que ta vie. Tu m’appartiens mieux quand tu dors. », « Je déteste Mademoiselle Aymé et son règne qui vous intellectualise. Vous allez disséquer même mes lettres. », « J’exige votre affection », « Emma, vous avez l’amour de l’équilibre ; moi, celui de l’excès. Vous, plus de puissance de compréhension ; moi, plus de puissance de sensation. »
1928, Marcelle tombe malade : la tuberculose. Elle doit se rendre au sanatorium des Instituteurs de Sainte-Feyre, dans la Creuse, « genre de paquebot immobilisé au milieu du murmure des eaux… On y meurt atrocement. On meurt sans en avoir l’air. Lentement. »
« Emma, si je meurs, m’écrirez-vous ? » lui demande-t-elle…
On y vit aussi, comptez sur Marcelle pour faire du bruit, rire aux éclats, lire des poèmes… un vrai gang de jeunes filles tenant à peine debout et qui courent à perdre haleine dans les couloirs et les jardins… au risque de se faire renvoyer.
Chaque jour, la narratrice, fille d’Emma, se plaît à lire les lettres de Marcelle, à retrouver Marcelle. Elle lui ressemble, songe-t-elle…
 Il y aura aussi les autres filles : Hélène, Thérèse, Marguerite dont les portraits et les mots nourrissent les lettres : « Des êtres un peu fantastiques, hybrides, moitié chevelure de fée et sabre, moitié dragon et pieds nus. »
Des femmes qui resurgissent, qui renaissent à travers les lettres : elles ont étudié, se sont aimées, ont souffert. Certaines sont mortes bien prématurément, d’autres ont été torturées, anéanties par l’Histoire. Mais, elles ont vécu. De chacune d’elles, il eût été possible d’écrire un livre, la tentation est grande parfois de s’aventurer du côté de Thérèse, petite Antigone, ou d’Hélène.
Et puis, il y a un autre paquet de lettres dans l’armoire : celles de Marcel avec un seul l, écrites en allemand… C’est l’Histoire qui s’invite, « avec sa grande hache », comme disait Perec. Le mari d’Emma s’appelait Marcel : « les deux grandes passions d’Emma portaient le même prénom ». Il est des hasards dans la vie… En 1940, suite à l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, il faisait partie de ceux qui avaient dû se reconvertir par la force « de Français en nazi ».
Parler du père aussi, peut-être, un jour…

Des portraits flamboyants, généreux et sauvages de femmes vivantes et aimantes, sans retenue. Un hymne à la vie et à l’amour à l’état pur comme un diamant. Un texte de toute beauté qui brûle de sensualité et de folie, la folie de celles qui aiment, malgré tout.

             
               

dimanche 11 septembre 2016

Sur une majeure partie de la France de Franck Courtès


Éditions JC Lattès

Le narrateur, Franck, aime la campagne.
Lorsqu’il était enfant, ses parents avaient acheté une maison à Mortcerf (Seine et Marne) et gamin, il y passait tous ses week-ends et ses vacances. Et il préférait cela aux Caraïbes ou aux montagnes tyroliennes. Il  partageait cet amour de la campagne avec Quentin, un gars du cru et qui comptait le rester. Leur rapport à la nature, puissant, intime, sensuel, nourrissait leur vie : « Je ne connaissais pas les plantes et les arbres par leur nom, dit le narrateur, et ne cherchais pas à le connaître. Je les reconnaissais tous de loin, l’un pour l’ombre sur laquelle je savais pouvoir compter les jours de chaleur, les autres pour leurs repousses longues et droites, aptes aux meilleurs lances, d’autres encore car on trouvait à leur pied quantité de fougères, de cachettes. » La nature le fascinait: il s’extasiait volontiers devant un héron mort, un « poisson vert et or échoué sur une rive boueuse ». Heureux de la contemplation du monde… « Du commun, j’avais imaginé l’extraordinaire ». Une nature presque sacrée, source d’un éternel bonheur…
Enfin, pas si éternel que ça : le mode d’agriculture change, lentement mais sûrement : « Les agriculteurs en comptables angoissés, la calculatrice sur la tempe, arrachaient les haies, saccageaient les paysages de leurs ancêtres. », les lieux se transforment. Une ferme d’élevage intensif de volailles s’implante près de la maison des parents, les terres deviennent petit à petit « de mornes chaînes de production de betteraves ou de maïs ». Les outils agricoles se transforment en objets de décoration. La banlieue s’étend, grignote l’espace, « ronge la majeure partie de la France ».
Les pavillons se multiplient, les chemins se couvrent de bitume. On bétonne, on goudronne. « On avait arraché les haies, éliminé les broussailles inutiles, dans un même souci d’efficacité. ». On balise les sentiers pour que les vététistes et les coureurs en jogging fluo puissent en profiter par tous les temps. De « petits lions en plâtre » ornent désormais l’entrée des pavillons entourés de hautes haies de thuyas et de grillages. « N’y va pas, Franck » conseille la mère du narrateur peu avant la vente de la maison.
 A cela s’ajoutent les vols, la drogue, la violence. Autant dire que Mortcerf n’est plus Mortcerf et le narrateur est anéanti. Adulte, il ressent toujours cette peine immense, le sentiment d’avoir perdu quelque chose : « J’étais inconsolable, je le suis toujours. »
« La campagne, dans sa hâte d’avancer et de rattraper le monde en marche, avait fait un grand pas, mais un pas de côté plus qu’en avant ; un écart hasardeux. »
 C’est de cet écart, de cette perte qu’il est question dans le livre de Franck Courtès à travers l’histoire de Quentin, un camarade du narrateur qui, pour s’être battu contre tous les fléaux qui s’abattaient sur les terres qu’il aimait, s’est retrouvé en prison.
 On sent dans l’écriture très sensible de l’auteur une véritable amertume, une profonde tristesse, la nostalgie d’un temps qui ne sera plus, parce que les campagnes qui bordaient les villes ne sont plus des campagnes mais des villes-dortoirs d’où l’on part tôt et où l’on rentre tard, des espaces où l’on ne va plus en vacances, préférant « les glaces à la vanille, les slips de bain, le sable entre les orteils, les pizzas surgelées et la télévision ». Quelle belle image du bonheur, non ? Bref, ce sont désormais des espaces qui ont perdu leur identité, leur âme, qui ne sont ni campagne, ni ville, ni banlieue.
Le narrateur a fait partie des derniers à profiter de cette campagne, peut-être est-ce une chance, je ne sais pas : « Dans mes forêts oubliées, mes bois de deuil à l’avenir condamné, je goûtais la chance d’être le dernier amoureux, le seul amant de mes richesses. »
 Il y retourne encore, en secret, parce qu’il connaît des coins, des terres, des bois rescapés, parce qu’il se sent appartenir à cette nature : « Quand on fait partie de la nature, comme moi, on ne se pose plus la question de l’aimer ou pas. La nature, j’en suis. »

Finalement, plus que l’histoire de Quentin, j’ai aimé l’évocation de ce que le narrateur a vécu comme une trahison, une dépossession, un viol, quelque chose dont on ne se remet jamais vraiment, parce que ça a à voir avec l’enfance et avec le bonheur… On peut toujours courir après, y retourner le week-end en famille, ça ne sera plus jamais pareil, de toute façon…