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mardi 23 août 2016

Grichka de Laure des Accords


Éditions Verdier

C’est un livre de silences, de nombreux silences.

Parce que, parfois, il n’y a pas de commentaires à faire, pas d’explications à donner. C’est monstrueux, c’est fait. On aimerait mieux penser à autre chose, à de belles choses, mentir aux enfants, leur dire que ça ne s’est pas passé, que personne n’aurait été capable de faire ça, personne. Mais non, ça a eu lieu et il faut en parler.
Simone Lagrange, déportée enfant à Auschwitz-Birkenau en septembre 1945, témoigne face à des  lycéens.  Silence. Les élèves sortent, muets, stupéfaits.
Grichka Vyssotski, lui, ne sort pas. Un rideau de cheveux cache son visage.

Et, puis, il y a d’autres silences…
Muet à l’école, l’adolescent le sera tout autant à la maison. Etranger à sa mère, étranger à son père. « Grichka-sans-voix, réveille-toi » a-t-on envie de lui crier aux oreilles. « Fantôme d’enfant sans histoire, sans route tracée sous ses souliers. »
La mère, elle, n’est pas silencieuse mais sa logorrhée affolée masque sa peur, sa gêne.
Le père ne dit rien.
Babou, la grand-mère « coud, brode, tricote », elle rit aussi mais se tait sur son secret, bien caché, bien gardé.
Enfin, Madame Kerouani, la narratrice, professeur dont le métier est de parler, d’expliquer,  ne peut pas entrer en scène toute seule, sur l’estrade, devant les élèves. Parfois, elle bloque. Elle ne peut pas dire ce qui la ronge vraiment. Alors, elle cite les vers des autres, elle s’accroche désespérément à une parole qui n’est pas la sienne, une parole porteuse de sa douleur de femme qui vieillit, de femme seule et orpheline bientôt.

Et ces silences, tous ces silences, se mêlent, s’emmêlent : échos de peines, la voix se perd, la bouche se tord, le son se meurt…

Alors, qui parle dans ce livre, d’où viennent les mots qui surgissent ?
Du chœur. Du chœur ? Ah, bon, c’est une tragédie ? Oui, un peu.
Il explique, le chœur, il donne des conseils. C’est son rôle. 
« Prends garde aux enfants fous ».
Il dit qu’il faut arrêter de se battre, il dit qu’il faut « déposer les armes ». C’est la sagesse du cœur. Il invite à sortir du miroir, aller plus loin, vers l’autre.

Et puis, il a ce qui va sauver le monde. Quoi donc ? La littérature, voyons, l’aviez-vous oubliée ? Le théâtre. Lieu de paroles. Grichka Vyssotski veut lire. Et faire du théâtre, avec Madeleine. Alors, soudain, « Grichka parle sans s’arrêter », il est torrent, il est déluge. Il est un homme qui « sort de l’ombre à présent ».
Et les autres suivront…

Plusieurs voix qui taisent leurs souffrances, leurs blessures enfouies, leurs secrets étouffés. Et puis, tout à coup, c’est une poésie du jaillissement, une renaissance, une course vers la lumière, pour respirer enfin, vivre, remonter à la surface par la force des mots, par la puissance du verbe, de la littérature.
L’enseignante meurtrie, qui n’y croit plus, prononcera les formules magiques, celles qui font encore lever la tête de quelques-uns et le miracle aura lieu…

- Il faut qu’on parle, dira le père…

En cette veille de rentrée, je ne peux m’empêcher de dédier cette chronique sur ce texte magnifique de Laure des Accords à toutes celles et ceux qui dans quelques jours vont se retrouver devant des enfants dont il faudra délivrer la parole afin que naisse en eux le plaisir du texte littéraire, qu’ils en goûtent les mots, les phrases, les sons, les sens, qu’ils s’en nourrissent et qu’ils en vivent. Et qu’ils en soient heureux…

« De mon corps à leurs voix je sens dessous mes bras grandir comme à l’aisselle d’une feuille de tendres rameaux, jeunes, vigoureux, volubiles, et tout au bout, translucides et coriaces, des bractées aux couleurs argentées, des fleurs avortées, des mots qui me transportent.

Je veux encore une fois, une dernière fois, leur donner de la parole. » 

vendredi 19 août 2016

Beckomberga Ode à ma famille de Sara Stridsberg


Éditions Gallimard

Jackie va presque tous les jours voir son père à l’hôpital psychiatrique surnommé le « château des Toqués » : Beckomberga. Un asile immense, le plus grand d’Europe : deux mille lits et la volonté de traiter les malades différemment en leur offrant peut-être plus de liberté dans un espace ouvert où règne la nature : des tilleuls, des rosiers, un vaste parc et des grilles qu’on ne voit pas, enfin pas tout de suite…
C’est presque une ville dans la ville de Stockholm et son architecte Carl E.Westman est très fier de son projet. Les travaux ont commencé en été 1929. « Le résultat est à la fois modeste et monumental, grandiose et mélancolique. » L’espace intérieur est baigné de lumière et partout des fenêtres d’où la vue est magnifique. On voit le vaste ciel, les nuages et les oiseaux. L’hôpital ouvrira ses portes en 1932. Peut-être certains croient-ils à « un nouveau monde où personne ne sera laissé pour compte, où l’ordre et le souci de l’autre seront de mise… » Énième utopie ?
Le père de Jackie s’appelle Jim, ses amis de l’hôpital l’appellent Jimmie Darling. Comme sa fille, la narratrice, on tente une approche : on essaie de comprendre qui il est, ce qu’il pense, ce qui ne va pas et pourquoi ça ne va pas. Il boit, fait des crises d’épilepsie, veut se suicider en nageant au loin dans la mer depuis une petite plage du nord de l’Espagne, se sent chez lui à Beckomberga, ne compte pas vraiment en sortir. « De toute manière je n’ai jamais voulu vivre. » répète-t-il inlassablement à sa fille qui lui murmure : « Fais ce que tu veux, Jim. Tu as toujours fait ce que tu voulais »
C’est vrai qu’il ne s’est jamais privé, Jim : allant à droite à gauche pour profiter de femmes rencontrées, à peine aimées, s’étourdissant avec elles, se saoulant pour oublier qu’à la maison l’attendent sa femme Lone et sa fille. Elles le cherchent dans les rues de Stockholm et le ramènent à la maison comme elles peuvent.
Il finit par louer une chambre rue de l’Observatoire. Parfois, il revient à l’appartement avec son baluchon. Ceci a lieu un peu avant son admission à Beckomberga.
Jackie adolescente va voir tous les jours ce père au pavillon Grands Mentaux Hommes, tente d’échanger avec lui, pour le sauver sans doute, le sortir de là. Elle espère encore mais un médecin la met en garde : «  Jim a perdu quelque chose mais il ne sait pas ce que c’est ».
Une quête sans objet semble perdue d’avance…
Elle lui demande de sa petite voix si rien ne le rattache à la vie, même pas elle. « Ce qui rend les gens heureux ne m’a jamais rendu heureux » répond-il sans illusions. Parfois il la regarde à peine, cette fille aimante, d’autres fois, il a oublié son existence. Il se demande s’il l’a aimée un jour et le lui dit. Elle reviendra encore et encore, comme « une petite dérangée » s’accrochant à cet espoir ténu de le voir devenir heureux même si ce mot, posé à côté du nom de son père, forme un oxymore.
Elle est là, auprès de lui ou bien dans le parc à sa recherche. Elle observe les nuages qui passent, parle avec les malades. Certains médecins s’étonnent de sa présence et l’acceptent au-delà des heures d’ouverture. Elle appartient à ce lieu, à ces gens.
Plus tard, constatant que son père vieillit et que sa mère absente voyage pour fuir, elle s’accrochera à son fils Marion qui lui donnera l’impression d’être « mieux ancrée au sol, d’être enfin concernée… par la force de gravité. ».
Elle aura tenté de faire quelque chose, pensant détenir le pouvoir quasi magique d’agir sur le monde et sur les autres mais finalement elle s’avoue vaincue : « je n’ai jamais sauvé quelqu’un… je n’ai même pas ne serait-ce que failli sauver quelqu’un. »
Aveu de son échec, de sa faiblesse : elle a vu sa famille se perdre, son adolescence s’évaporer, ses illusions disparaître à tout jamais. Elle a tenté de s’approcher de ce père étrange, absent, égoïste, séduisant, terrible et fascinant. Elle a aimé sans compter celui qui lui a dit : « Je ne sais pas si je t’ai aimée », ce père avouant qu’il n’a « jamais été quelqu’un sur qui on pouvait compter ».
En voulant le sauver, le ramener à la maison auprès de sa mère, elle a failli se perdre. Elle a fini par « presque vivre » elle aussi à Beckomberga, elle qui avait peur de devenir « toquée ». « Parfois, dira-t-elle à Lone, j’ai l’impression d’avoir grandi dans cet hôpital ».
Il fermera ses portes l’hiver 1995. « Les neuroleptiques … permettent une vie en dehors des institutions », c’est un pan de sa vie qui tombe, une page qui se tourne.
Une grande mélancolie émane de ces pages poétiques et sombres, une tristesse profonde et lasse, le sentiment que quelque chose n’a pas eu lieu, n’a pas été sauvé et s’est perdu à tout jamais. La famille a sombré, l’institution a fermé.
Et l’on sent dès les premières lignes de cette œuvre terriblement nostalgique que ça ne va pas marcher, que l’effondrement est inévitable.
Des bribes de conversations, des fragments de voix, des touches de lumière parsèment l’œuvre comme de vagues souvenirs dont il ne reste que des lambeaux bientôt éteints.
Il ne se passera rien. La narratrice aurait aimé le contraire. L’espoir a guidé ses pas. En vain. L’asile a fermé, le père est mort. Reste l’enfant, Marion, à qui elle montre les lieux. Elle lui raconte certainement la vie de ceux qu’elle y a rencontrés et qui sont partis eux aussi… ou peut-être morts.
Un monde qui n’est plus, une voix seule, nostalgique et émouvante pour tenter de dire ce monde disparu.
Jackie a des visions : un oiseau de mer blanc vole dans les couloirs de Beckomberga : « Le froissement des ailes, le frémissement des plumes, un lointain relent de mer et de mort, comme si les vagues se brisaient sur une plage située quelque part à l’intérieur du bâtiment, comme si l’architecture dissimulait une blessure ».
Elle sait que cela n’est pas possible, cela n’a pas été.

Quand on n’a plus de souvenirs, il ne reste alors que les rêves… Dans le fond, c’est peut-être mieux.


                                       

vendredi 12 août 2016

Réplique du chaos de Jean-Pierre Barbérine



         Éditions Maurice Nadeau

Dix enregistrements datés, deux entretiens et quelques pages sans titre de chapitre : ainsi se présente Réplique du chaos de Jean-Pierre Barbérine .
Je me trouve, dans un premier temps, comme submergée voire littéralement engloutie par un flot de paroles incessant. Qui parle d'ailleurs ? Et à qui ? L'absence de guillemets, de tirets me brouille. Je me perds et me sens mal à l'aise. Le chaos est presque total, les repères difficiles. Je suis poussée dans le vide . Je ne m'y attendais pas. A moi de trouver mes repères, de redistribuer les répliques. Je reconstitue l'ensemble: les prises de parole, la chronologie. Ça n'est peut-être pas nécessaire mais je le fais. On verra après.
On est au café du Palais (c'est le lieu indiqué, le seul repère que je possède pour le moment), un narrateur dont je ne connais pas encore le nom dit à un autre : « Je te parle pas du sens des choses tu comprends . On s'en fout du sens. Merde au sens qu'est toujours là. »
Je suis prévenue. Il va falloir lâcher prise, sauter dans le vide, autrement, ça ne passera pas, je le sens.
L'autre personnage écoute. Il s'appelle Dionysos Tataye (oui, comme le dieu du vin en l'honneur duquel on jouait des tragédies) et a « un volcan dans la tête » . Il a trop bu . Il aura souvent trop bu !
Et l'autre, Alain Sabotier (ça y est, j'ai repéré son nom et la lectrice que je suis est rassurée), continue de parler. Le Dioni lui conseille d'écrire des livres, pour se défouler de son trop plein de mots, parce que, visiblement, ça déborde de partout, ça coule de tous les côtés et rien pour arrêter l'inondation, le déluge .
Les personnages du roman ont des choses à dire, à revendiquer, pas toujours politiquement correctes d'ailleurs : ils ressassent inlassablement, radotent, se répètent, se donnent la réplique. C'est un peu le bazar, pas bien ordonné tout ça, mais c'est vivant, humain, on sent leur souffle et leur haleine alcoolisée.
Et puis, il y a le Boulou qui dort dans un coin (ne me demandez pas qui c'est, on le saura peut-être plus tard, quelle impatience!).
Et le gars Alain continue de causer, encore et toujours, de tout, surtout de rien. J'ai parfois envie de lui rabattre le caquet, de lui crier de se taire en fermant mon livre, comme ça, CLAC, violemment ! Silence… Non, je suis prise par sa prose et poursuis.
Mon Dionysos moderne, clochard céleste, ivrogne somnambule, tente dans la nuit de rentrer chez lui, tourne en rond, lutte contre les mots qui résonnent encore dans sa tête : « Ils essaient de se mettre en phrases tout le temps » . Les trop bien élevés ! Visiblement les mots veulent se ranger, mettre un peu d'ordre dans un esprit plein de chaos mais Dioni résiste, il ne se laissera pas faire, il ne pliera pas. Le conformisme de la phrase n'est pas pour lui.
L'enregistrement suivant nous en apprendra un peu plus sur ce personnage : orphelin, il a été pris en charge par Madame Vertigot au foyer Nysa. Elle lui a inventé un père. Mort peut-être mais un père quand même. C'est mieux que rien ! Elle voulait qu'il ait une histoire lui aussi, comme les autres. Si elles savait à quel point il en aura des histoires… Elle a même inventé un nom à ce père fictif : Zagreus Tataye. « Pour agrémenter l'histoire » dit-elle .
Mais notre héros a bien du mal à se concentrer sur le fait que son père en noir et blanc sur la photo ne soit pas son père car Madame Vertigot a « deux grosses miches sous son pull ». Difficile de penser à autre chose. Elle file le vertige, la Vertigot, enfin, elle filait parce que maintenant, elle est morte : rupture d'anévrisme.
Dionysos est perdu : plus personne pour le protéger. Il s'évanouit. Souvent, il tombe, un peu partout, dans tous les coins . Il tient rarement debout. La terre tangue et tremble. Répliques sismiques ? Abus d'alcool ou de psychotropes ?
On le verra aussi voler comme dans un tableau surréaliste au dessus de la cathédrale de Clermont-Ferrand d'où il apercevra encore le mystérieux Boulou en bas qui pisse souvent contre les murs.
On le suivra alors qu'il erre dans une cave, devient surveillant dans l'Éducation Nationale , s'initie au vin, devient représentant vinicole chez Henri Maine (avec voiture de fonction, catalogues, échantillons… hum, on sent tout de suite que ça ne va pas durer tout ça!), rencontre des gens qui boivent du coca et lui conseillent de ne pas se faire exploiter. Toujours sur la route notre Dioni, « on the road » .
Mais il y a comme de la fuite chez lui. Partir, quitter les lieux clos qui le tiennent enfermé : l'école, la maison, l'hôpital. Il court notre garçon. Claustrophobe sur les bords, il a besoin d'air. Il serait même dangereux de tenter de le retenir...
Dionysos ouvre une bouteille puis encore une autre et ne se souvient plus de grand chose. Il ne retient que des bribes du réel, de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, de ce qu'il fait. Des morceaux qu'il faudra reconstituer pour tenter d'y voir clair. Mais, est-ce bien nécessaire d' y voir clair ? On prend des risques et je ne vous dirai pas pourquoi.
Et ce déferlement de mots devient cyclone, formidable écho sonore, transe insensée, chaos délirant , théâtre de l'absurde et de la violence, que l'on a parfois envie de fuir comme lui, comme Dioni, pour respirer, pour y échapper, parce que ça nous agresse nous aussi.
La page est saturée. Pas d'espace, pas de blanc. Comment supporter ce monde halluciné, plein, étouffant ?
Dionysos fuit. Dans sa course folle, trépidante, il descend vers le sud, toujours un peu plus bas, poursuivi par Boulou (un ange protecteur, un double, une réplique ?), larguant tout (maison, voiture, vêtements...) petit à petit sur les bords du chemin.
Texte saccadé, heurté, rythmé comme le marathon fou de nos mots prononcés chaque jour aux uns et aux autres, à ceux que l'on ne voit même plus et à qui l'on parle pour se donner l'impression d'exister, texte qui petit à petit va faire émerger un personnage à la fois mythique, espèce de super-héros franchissant tous les obstacles, et terriblement humain, petit, médiocre, méprisable anti-héros. Texte tragique par le terrible destin qui est celui du personnage et comique à travers les scènes folles et oniriques qu'il nous décrit dans un style à la fois poétique et tendre.
Ce livre est une somme, une épopée comme on n'en fait plus, dans laquelle il faut accepter de se plonger, de lâcher tout et de tenir bon.
Il laisse le lecteur ahuri, étourdi, frappé par la foudre des phrases et le déluge de mots. Il faut se lancer, accepter de se perdre. Ce n'est pas facile de tomber à la renverse sans chercher à se retenir. Si vous ne vous en sentez pas capable, passez votre chemin …

Mais laissez-moi perdre pied !

mardi 9 août 2016

Deux gouttes d'eau de Jacques Expert



Ah, la gémellité… sujet qui a fait couler beaucoup d'encre ! Et pour cause : comment ne pas être fasciné par ces deux qui ne sont qu'un, cet « un » qui est double . La mythologie s'est évidemment emparée du sujet : Castor et Pollux, fils de Léda, nés de deux œufs différents, de faux jumeaux donc, Romulus et Rémus, fils de la vestale Rhéa Sylvia et du dieu Mars, vrais ou faux jumeaux, la légende ne le dit pas… Dans certaines civilisations anciennes, les jumeaux seraient des êtres supérieurs car venant sur terre avec leur double immortel, l'un devant tuer l'autre pour subsister. Ailleurs, on pense au contraire qu'ils sont maudits et l'on cherche à s'en débarrasser...
Dans tous les cas et encore aujourd'hui, la gémellité fascine et inquiète. Les termes sont nombreux pour décrire ce que ressentent les jumeaux l'un vis à vis de l'autre : attirance, fusion, mimétisme mais aussi de la rivalité, peut-être même la volonté de dominer l'autre, voire de l'écraser… et les jeunes parents anxieux de se pencher sur les livres de psychologie leur prodiguant quelques conseils pour gérer « le couple paroxystique » selon R. Zazzo, premier psychologue français à avoir publié des articles sur les jumeaux.
Cette situation pour le moins complexe semble avoir fasciné Jacques Expert qui dans son roman Deux gouttes d'eau met en scène deux frères : Antoine, analyste financier et Franck Deloye, des jumeaux monozygotes de vingt-huit ans, conçus par fécondation in vitro.
Or l'un d'eux est un monstrueux assassin : la petite amie d'Antoine, Elodie Favereau, a été retrouvée morte, décapitée. Par chance, le coupable a non seulement laissé ses traces d'ADN mais il s'est laissé piéger par une caméra de surveillance alors qu'il se débarrassait de l'arme du crime. On voit très clairement son visage sur les images de la vidéo surveillance ! Il ne reste plus qu'à aller cueillir Antoine puisque c'est lui et qu'on le reconnaît parfaitement et à le déférer au parquet.
Pour une fois, le commissaire divisionnaire Robert Laforge est d'assez bonne humeur et s'amuse des propos de son adjoint Brunet qui s'exclame : « il s'est fait choper comme un con ! ».
Bref, toute son équipe souffle ! Pour une fois, les gars de Laforge vont pouvoir rentrer chez eux pas trop tard! L'enquête est bouclée avant même d'avoir commencé ! C'est pas génial, ça ? En effet, « A cet instant, Laforge et ses hommes sont convaincus qu'ils tiennent le coupable. »
Sauf que... "Si ce n'est toi, c'est donc ton frère" comme dirait La Fontaine: Antoine a … un frère jumeau, Franck, qu'il accuse d'avoir commis ce terrible meurtre. « Ce n'est pas moi, c'est mon frère, un être mauvais» dira-t-il. « Faux, répondra l'autre, c'est lui le monstre et ça a toujours été. »
« - Putain, même gueule, même ADN et pas d'empreintes ... » hurlera Brunet aux oreilles de Laforge : ils ont en effet aussi tous deux une maladie génétique rare : l'adermatoglyphie. Ils n'ont pas d'empreintes digitales !
On est « dans la merde, Etienne ! » conclut le commissaire, dépité.
Alors dans ce cas, qui est le meurtrier ? Les gars de l'inspecteur Laforge ne sont décidément pas couchés et la tension est plus que palpable !
Impossible de lâcher ce roman policier psychologique avant de l'avoir achevé : qui dit la vérité, Antoine ou Franck ? Qui manipule l'autre depuis l'enfance ? Lequel des deux est un dangereux pervers narcissique prêt à tout pour arriver à ses fins ? Du suspense, des retours en arrière très éclairants sur l'enfance des jumeaux et le désarroi des parents face à ce couple soudé de façon quasi hermétique, un inspecteur comme on les aime : imbuvable, intraitable avec ses collègues et surtout avec lui-même, qui ne lâche rien et résout toujours ses enquêtes mais qui sent que là, ça va coincer, ça va être plus dur que d'habitude… Et si c'était le crime parfait ?

Fascinant !

samedi 30 juillet 2016

Pas Liev de Philippe Annocque


Quidam éditeur

Qui est Liev ?
Finalement, plus on avance dans l’œuvre, plus le mystère s’épaissit. Au début, la situation paraît assez claire : c’est un homme qui descend d’un car et qui doit se rendre à Kosko. Mais il a chaud et envie d’uriner. Le chauffeur lui a dit que Kosko n’était pas loin, « Qu’est-ce que ça voulait dire, « pas loin » ? ». En effet, qu’est-ce que ça veut dire « pas loin »  ? Voici l’exemple même d’une expression qui n’a pas le même sens pour celui qui court chaque année un marathon et pour celui qui ne met pas un pied dehors et qui passe son temps à lire au lit... De l’ambiguïté des mots et des signes… Nous sommes ici au cœur de la problématique de l’œuvre. 
A ce stade de la narration, Liev pourrait être vous ou moi. On ne comprend pas tout ce qu’on nous raconte, loin de là et disons-le, plus on vieillit moins on comprend ( je vais en inquiéter plus d’un !). Revenons à notre Liev ! Donc, il finit par trouver à se soulager derrière une petite construction en brique et se sent mieux. Soudain, il est abordé par un homme à vélo qui lui demande : « Qu’est ce que vous faites là ? » Etes-vous toujours capable de répondre à ce genre de question vous ? Moi pas ! « Ce n’était pas facile de répondre. Ce n’était jamais facile de répondre. » pense Liev qui lâche difficilement un « je… ». Impossible de poursuivre, son début de phrase se perd dans le vent…
En fait, Liev vient pour un emploi… qu’on ne lui donnera pas : celui de précepteur, pour la bonne raison … qu’il n’y a pas d’élèves ! « On n’avait pas l’air d’attendre Liev, à Kosko. »
A la place, un certain Monsieur Hakkell lui demande de recopier des factures dans un registre. Il est donc sous-intendant. Oui mais Liev est précepteur et pour être précepteur, il faut des enfants. Donc pour être Liev, je veux dire pour exister en tant que Liev, Liev a besoin d’enfants. Or, il n’y en a pas. Et donc Liev a du mal à être Liev. Il est comme dépossédé de lui-même.
Logique, terriblement logique…
Pas Liev est un texte fascinant parce que nous voyons le monde du point de vue d’un homme qui lui est étranger (Meursault n’est pas loin). Il ne comprend pas les signes que lui renvoie ce monde, ne déchiffre pas les mots qui lui sont adressés, ne semble pas connaître les conventions qui le régissent. Il se heurte à un réel de plus en plus opaque et brutal. Il se débat dans ses questions, ses interrogations, émet des doutes, essaie d’analyser, d’interpréter tant bien que mal des scènes comme s’il avait l’image mais pas le son.
Il demeure « en dehors, « à côté ». « Il est rare que la réalité coïncide parfaitement avec l’idée que l’on s’en fait. » se dit-il très justement. Et qui s’en fait une idée juste de cette réalité ? Liev ou les autres ? Existe-t-il d’ailleurs une « idée juste de la réalité », une façon d’appréhender de façon objective la réalité ?
Fou, Liev ? A moins que ce ne soient les autres… ceux qui l’entourent, le manipulent peut-être, ces êtres aux identités floues, qui semblent considérer Liev parfois comme un enfant ou une bête…
Liev sent (il ne sait pas, il sent) que l’atmosphère se dégrade, se veut menaçante et ne comprend pas pourquoi : «  Et puis les choses sont allées moins bien ». Il apparaît si touchant dans sa naïveté, sa simplicité, justifiant tout comme il le peut, à sa mesure : « C’est parce que Liev était le précepteur qu’il n’avait pas de bureau. Il s’asseyait à cette table de sous-intendant pour rendre service. Il le faisait par gentillesse, presque par plaisanterie. Il jouait au sous-intendant. C’était une plaisanterie avec Monsieur Hakkell, qui faisait semblant de le prendre pour le sous-intendant. C’était drôle. » Et pourtant, la menace se précise et l’on sent qu’il cherche déjà à se rassurer.
Je pense aussi avec émotion à la scène sublime où il tourne sur lui-même sous le soleil éclatant de blancheur, dans la cour, ivre de bonheur à la pensée de Sonia, la fille de ses maîtres.
Fou, Liev ? Enfermé, s’inventant un univers qui n’existe que dans son imagination, contemplant, halluciné, le monde à travers la fenêtre d’un asile, entouré d’infirmiers psychiatriques chargés de calmer sa démence ? Peut-être ou peut-être pas. Peu importe d’ailleurs.
Pas Liev est un texte essentiel, mythique, dont l’écriture, à travers des structures répétitives, traduit de façon très expressive l’enfermement de l’homme dans sa terrible folie ou son immense lucidité, sa volonté de percer le réel, d’y voir clair somme toute.
C’est une oeuvre qui met en scène un frère ou un cousin de Bartleby, de K., de Molloy, de Meursault et des petits fonctionnaires de Gogol, un homme qui s’interroge plus que les autres sur le monde et sur lui-même au point de se demander « si vraiment il était Liev, s’il était toujours Liev, si un jour il avait été Liev ».

Qui est Liev ? Peut-être vous, peut-être moi, vivant tant bien que mal cet immense malentendu de notre présence-absence au monde et jouant le rôle de ceux qui comprennent tout alors qu’ils n’entendent rien…

mardi 26 juillet 2016

Les Ongles de Mikhaïl Elizarov


Editions Serge Safran

1985, Russie post - soviétique: Bakatov et le narrateur, Gloucester, sont placés dans une pouponnière. L’un a le crâne déformé et bave constamment tandis que l’autre est bossu. Bel héritage de l’alcoolisme parental sans doute…
Moqués et chahutés, ils parviennent tant bien que mal à apprendre à lire et à écrire.
A six ans, ils sont transférés dans un pensionnat spécialisé : La Guirlande. « Le pensionnat accueillait un peu plus d’une centaine d’enfants, une quinzaine ou une vingtaine de trisomiques, une douzaine d’hydrocéphales avec des crânes de potiron; des dystrophiques avec des ventres renflés d’arachnide, des corps étiques, des membres osseux, une vingtaine environ ; sans oublier toute une masse d’oligophrènes à des degrés divers. Tel était l’imbécile contingent du pensionnat spécial « La Guirlande » ou, selon la poétique dénomination du directeur, « Les Grosses Têtes ». On voit tout de suite l’humour du bonhomme !
Une nourrice place un bonnet de tricot sur la bosse de Gloucester tandis que Bakatov se calme en se rongeant les ongles, toujours de la même façon : de l’auriculaire au pouce. Lorsqu’il recrache les demi-lunes translucides sur du papier journal, il se penche au-dessus, et devine l’avenir. Un vrai cérémonial. Un jour que Gloucester voulut en savoir plus, il vit parmi les ongles un puits noir attirant et un chien terrible qui lui fit perdre connaissance.
Depuis, il a compris : il laisse son ami, l’idiot visionnaire, se livrer seul à son rituel et ne s’approche surtout pas.
La vie n’est pas excitante dans cet orphelinat où les enfants « mouraient en silence, sans se faire remarquer ». Ils sont enterrés, les uns après les autres, dans le petit cimetière, « fierté domestique d’Ignat Borissovitch » qui prend grand soin des petites tombes.
Le narrateur tue le temps en cherchant à dévisser les boules à la tête et au pied de son lit. Bakatov s’y met lui aussi puis décroche au bout de deux ans, jugeant l’activité dépourvue de sens. Pourtant, Gloucester considère que « dévisser l’indévissable » peut avoir « un sens profond »… Quand on s’ennuie…
Parfois, lorsque les jeunes chercheurs de l’Institut de médecine travaillent sur des questions de pédagogie pour les handicapés mentaux, les cours deviennent passionnants. Puis, les maîtres habituels reprennent le flambeau et « après être allés boire un coup avec Ignat Borissovitch, ils passaient l’essentiel de la leçon immobiles et muets près de la fenêtre. Certains, au contraire, s’animaient et au lieu de géographie ou de botanique, comme prévu, ils se mettaient à nous parler de l’existence, à faire des confidences, comme s’ils avaient eu le vide en face d’eux. »
Ce terrible quotidien bien noir raconté sur un ton satirique et faussement léger parfois rappelle de façon effrayante ce qu’ont pu endurer des milliers d’enfants et d’adolescents handicapés livrés à la perversion de leurs soi-disant éducateurs dans certains pays totalitaires…
Pour s’échapper de cet univers glauque et vulgaire, Gloucester lit de la poésie, tombe amoureux des vers et un jour, poussant une porte inconnue, il découvre un piano…
Étrange histoire, me direz-vous. Effectivement, ce petit roman nous entraîne dans le parcours initiatique de deux enfants inséparables et volontaires au cœur d’un univers extrêmement réaliste et fantastique à la fois, volontiers grotesque.
On découvre un quotidien de violence, de débrouille dans une ville livrée aux truands, un univers hostile où tout est manipulation et où terminent broyés les êtres sensibles.
A cela, se mêlent heureusement de nombreux éléments irrationnels et poétiques qui confèrent à cette fable une dimension quasi mythique.

Avec, en plus, de l’humour, celui du désespoir sans doute ! Un vrai texte russe, selon moi…

samedi 23 juillet 2016

Où que j'aille d'Albane Gellé


dessins d'Anne Leloup
Editions Esperluète

Il est des poèmes si vivants qu’il suffit de regarder leurs mots s’agiter, vivre leur vie, sans l’aide de personne, à travers bois et rivières pour se sentir heureux et apaisé.

Tu voyages avec moi, tu n’es pas encombrant
Où que j’aille

Présence de l’absent (le mal nommé !), celui qui n'est plus, son père. Il n’a jamais autant été, à côté d’elle, Albane, au quotidien, dans ses petits gestes de la vie, dans les lieux où elle passe et dans ceux où elle vit… Une légèreté dans le ton tu n’es pas encombrant, sourires malicieux, il faut vivre malgré tout.
Pas gêné par la pluie ou le vent, lui, pas encombrant. Plus léger que l’arbre, toujours à ses côtés. Présence évanescente « tu souffles sur un pissenlit ». Elle s’agite, il donne du sens à tout cela. Elle espère qu’il l’entend. C’est pour ça qu’elle lui parle, qu’elle écrit des livres, des poèmes. Qu’elle lui dit qu’elle le voit et le sent.
Il s’amuse peut-être de la voir en mouvement, c’est sûr même, toujours derrière lui, où qu’il aille…

Trop émue. Je me tais et souris…