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vendredi 20 janvier 2017

Ashley & Gilda Autopsie d'un couple de Lucien d'Azay


Éditions Les Belles Lettres

Dix jours sans écrire sur mon blog… Je suis ravie de vous retrouver ! Je devais finir un travail passionnant sur une œuvre essentielle de la littérature américaine, un grand, grand livre dont je vous parlerai bientôt : L’Éveil de Kate Chopin. C’est promis, je vous expliquerai pourquoi il faut ab-so-lu-ment lire ce chef-d’œuvre…
Figurez-vous que « Lire au lit » a eu UN AN, le 15 janvier…
Quand je me suis lancée dans cette aventure, j’avoue que je ne m’attendais pas à tout ce que j’ai vécu depuis la création de ce blog : des rencontres inoubliables avec des lecteurs toujours prêts à discuter de leur dernier coup de cœur (quel bonheur !), des rencontres aussi avec des auteurs (quelle émotion lorsque l’on découvre dans sa boite mail un petit mot de Claudie Hunzinger ou d’Alexandre Seurat), des échanges aussi avec des blogueurs passionnés, des éditeurs et des libraires qui aiment leur métier et qui parlent avec le cœur des œuvres qu’ils ont découvertes et qui les ont transportés.
Et puis, il y a les silencieux ou ceux qui ont essayé de laisser un message et qui, mystères de la technologie, n’y sont pas parvenus… je voulais vous dire à quel point votre passage sur mon blog me touche. Je sais que certains me lisent de très loin et ces liens qui se tissent entre ce que j’écris et ce que vous êtes me portent au quotidien et me donnent envie de continuer à vous dire ce que j’ai aimé, ce qui m’a touchée, à vous livrer aussi, par-ci, par-là, un peu de moi-même pour que vous y retrouviez peut-être un peu de vous-même…
Du fond du cœur, pour tout ce que vous m’apportez, MERCI, MERCI, MERCI à tous.
Je sens déjà que 2017 sera une année qui va nous réserver de délicieuses découvertes littéraires. Je repars avec vous, plus enthousiaste que jamais.
Passons une bonne année ensemble !
Allez, c’est parti !

Parlons pour commencer d’un livre étonnant qui m’a été conseillé par un libraire qui aime sortir des sentiers battus : Ashley & Gilda, Autopsie d’un couple de Lucien D’Azay.
Le projet de l’auteur m’a amusée : en effet, considérant que, ce n’est pas parce que l’on aime la peinture que l’on sait peindre et que l’on deviendra Vermeer ou Rembrandt, de la même façon, ce n’est pas parce que l’on aime vivre en couple que cela fonctionne… loin de là même. Autrement dit, un couple réussi est aussi rare qu’une œuvre d’art : non, l’amour conjugal n’est pas à la portée de tout le monde, loin s’en faut ! Et l’auteur de conclure : « la vie de couple me paraît un contresens ou une impasse, un « régime » contraire… à la condition humaine, tout au moins à long terme. »
Et pourtant, Lucien d’Azay nous avoue avoir rencontré un couple qui tenait du chef-d’œuvre, espèce de miracle absolu selon lui. C’est de ce couple qu’il va être question dans ce livre et de ce qui fait qu’ils ont réussi l’impossible.
Attention, Messieurs-Dames, prenez note…
Autant vous le dire tout de suite, Ashley et Gilda n’ont pas une vie comme vous et moi : premièrement, ils ne travaillent pas, enfin, pas vraiment (je veux dire, pas de lever à 6 h 30, boulot à 8 h, retour le soir serrés comme des sardines dans le RER vers 19 h, leçons des gamins, repas, linge…. Et rebelote le lendemain. Non ! Gilda est sculptrice et Ashley… tiens, j’ai déjà oublié ce qu’il faisait tellement on ne le voit jamais le faire… Ah oui, il est : conseiller éditorial. Bon.
Deuxièmement, ils ne partagent pas un foyer commun. Oh là là, grosse erreur à éviter absolument : CHACUN CHEZ SOI ! Lui habite Wimbledon et elle Florence. Je vous imagine déjà vous tordre de rire. Attendez, ils ont quand même pris un petit logement à Venise, enfin, une maison (oui, ils sont assez riches).
Là, ils ne font rien ou pas grand-chose : balades, expos, soirées, quelques réceptions.
Enfin, ils n’ont pas d’enfants. C’est vrai, ils se sont rencontrés tard. Donc : pas de courses de rentrée des classes, pas de leçons, pas de Macdo, pas d’allers et retours infinis les mercredis, pas de crises avec les portables, tablettes et autres écrans, pas de gueule à table et autres réjouissances (la liste est longue) que beaucoup connaissent.
En plus, ils sont beaux (vous aussi, je sais) et ils dansent furieusement bien (ah, vous aussi, d’accord). Bon, ce n’est pas pour vous décourager mais j’ai comme l’impression que nous sommes un peu loin du compte.
Alors, ce livre, qu’en penser ?
Eh bien, je dois l’avouer, je suis complètement tombée dans le panneau : ce couple m’a fas-ci-née. On est dans l’atmosphère de Gatsby le Magnifique : on les découvre, ils dansent magiquement, on les croise de nouveau, ils passent, pleins de mystère : ils sont un mythe, un mirage. Ils créent autour d’eux un monde féerique. Sont-ils réels, ont-ils existé ? L’auteur nous dit que oui, qu’il a changé les noms. J’ai l’impression que s’ils existent, ce sont des artistes. Ils ont du talent, celui d’être au monde le plus harmonieusement possible. Les gens qui les entourent participent à la construction de leur histoire miraculeuse, de leur légende insensée et magique, de l’énigme de ce qu’ils sont. J’ai lu en fait une magnifique histoire d’amour qui m’a plongée dans les ruelles labyrinthiques de Venise, où habite l’auteur. J’ai entendu beaucoup d’italien, non traduit, je le précise pour ceux que ça hérisserait. Je n’ai pas tout compris, loin de là, mais j’ai aimé avoir ce sentiment d’être ailleurs. Et puis, l’écriture est très soignée, il faut le dire…
Je n’oublierai pas Ashley et Gilda. Leur histoire m’a touchée. Je ne vous ai évidemment pas tout dit sur eux, je vous laisse les découvrir, tenter de les approcher.

A défaut d’être ce qu’ils sont, laissons-les nous entraîner dans cet élan qui fait leur force et qui peut-être, lui, est à notre portée : l’amour de l’autre.  

dimanche 8 janvier 2017

Ressentiments distingués de Christophe Carlier


 Éditions Phébus
Très belle illustration de couverture d'Héloïse Jouanard

Quelle prose délicieuse pour nous conter une histoire qui ne l’est pas moins…
Sur une île qui n’est pas nommée mais que l’on imagine aisément au large des côtes bretonnes, les habitants se mettent à redouter la venue de Gabriel, le facteur, celui qui fait si bien son travail, n’égarant jamais aucune lettre…
En effet, depuis quelque temps, ce sont des lettres anonymes qui pleuvent sur l’île. Théodore est le premier à en recevoir une, puis viendra le tour de Firmine, de Léocardie et de Pierre… Evidemment, les lettres ne sont pas signées, évidemment, on se met à soupçonner un peu tout le monde et surtout son voisin, d’autant qu’elles sont postées… de l’île.
Le corbeau est dans la maison et le poison s’immisce dans les veines…
On se méfie d’Irène qui vit un peu à l’écart ou bien d’Adèle qui sait toujours tout sur tout. D’ailleurs, on finit par se méfier un peu de tout le monde.
A vrai dire, ce ne sont pas des lettres bien méchantes : « Vous avez la plus belle maison de l’île. Serait-elle à vous si vous aviez toujours payé vos impôts ? », « Quand vous déciderez-vous à rappeler votre soeur ? » Pas bien méchant mais bon, ça gêne aux entournures, ça inquiète et puis, ça finit par empêcher de dormir.
« Si un esprit frappeur, affranchi des superstitions, relevait la tête, et demandait qu’on traite l’affaire par le mépris, il était aussitôt sommé de se taire. Son attitude apparaissait comme une provocation. On se sentait cerné par le vieil ennemi invisible et maléfique, qu’on conjurait jadis en poignardant des chouettes à la porte des granges. »
Alors, qui ?
Aux gendarmes d’enquêter… mais, bon, « il n’y a pas là matière à une enquête. A un petit traité, plutôt : Criminologie des intentions, sociologie de l’ennui. Qui donc se soucierait de l’écrire ? »
Au café La Marine, les suppositions vont bon train :
« - Toute la vie est une question sans réponse, avance un buveur philosophe.
   - Et on ne sait jamais qui vous la pose, reprend un autre, qui a deux verres d’avance. »
Et le vent de souffler et de souffler inlassablement… « Derrière l’écume et les falaises, on distingue à présent des pans d’étoffe mal ajustés, des coutures irrégulières, aussi inévitables que, sous la peau, l’enchevêtrement des veines et des ligaments. L’affreux désordre que révèle le spectacle des écorchés. » (Waouh, quelle écriture : il y en a qui maîtrisent…)
Alors, on cherche, on émet des hypothèses. Je ne résiste pas au plaisir d’ajouter cette citation, si juste : « On jasait. Qui donc avait envoyé ces cartes ? Un homme, une femme ? Un jeune, un vieux ?
-          Les hommes n’écrivent pas, observa l’un.
-          Les jeunes non plus, assura l’autre.
-          Et ils font des fautes d’orthographe, ajouta un septuagénaire.
Or, à cet égard du moins, le corbeau semblait irréprochable.
On soupçonna l’institutrice et la secrétaire de mairie. »
(Ça, c’est le clin d’oeil de la prof de lettres qui a passé son week-end à corriger des copies…)
Et si le besoin de divertissement (tiens, décidément, l’hiver, on ne parle que de ça (cf le dernier article sur Chaleur) était impossible à rassasier… (pour plagier le fameux titre de Stig Dagerman) jusqu’où le corbeau serait-il prêt à aller ?
Un roman dont la prose magnifique pénètre par petites touches légères (ou faussement légères) et amusantes l’âme humaine, soulevant les masques et entrouvrant les portes afin de montrer ce qui se cache derrière…
L’air de rien, on dit l’essentiel, comme ça, en passant, le sourire aux lèvres…

Un vrai petit plaisir d’hiver…

vendredi 6 janvier 2017

Chaleur de Joseph Incardona


 Éditions Finitude

Que dites-vous d’un peu de chaleur ?  Ces temps-ci, on en a bien besoin !
Alors, si vous le voulez bien, partons pour Heinola, 138 kilomètres au nord d’Helsinki. (Ça peut vous sembler étrange d’aller en Finlande pour chercher un peu de chaleur, mais… patience, patience…)
Fermeture de la scierie en 2008… bref, comme le précise le narrateur, « on s’y emmerde un peu. »
Alors, on boit et on cherche de quoi se distraire (un homme sans divertissement, disait Pascal, est un homme plein de misères.)
On imagine différentes compétitions : championnat du monde de porter d’épouse, championnat du monde de football en marécage, de lancer de bottes, d’écrasement de moustiques (j’en passe, et des meilleures) et…les championnats du monde de sauna… si, si, c’est vrai, l’auteur n’a rien inventé, paraît-il. Il s’est inspiré d’un fait divers dramatique qui a eu lieu en Finlande en 2010. Je vous sens curieux, voire inquiet. Un peu tendu peut-être en ce début d’année glacial… J’en viens au fait.
 Il s’agit de tenir le plus longtemps possible ( !) dans un sauna chauffé à 110° (la chaleur habituelle étant de 80°…), vous suivez ? Régulièrement, de l’eau est versée sur des pierres afin de créer de la vapeur et de produire des pics de chaleur… Ah, un homme qui s’ennuie…
Deux personnages, deux champions : Igor Azarov, 1 mètre 59 pour 58 kilos, indice de masse corporelle de 22.9. Bref, il est prêt et veut gagner.
L’autre, c’est Niko Tanner : 110 kilos, 1 mètre 89. Il a 49 ans. Il « est un routard du con », ce qui signifie qu’il travaille dans le porno. Jusqu’à présent, le champion en titre, c’est lui.
Et cette saison, Igor a décidé qu’il en serait autrement.
Pour de la compète, c’est de la compète.
Le roman est organisé en quatre parties : les qualifications (102 concurrents), le premier tour (89 concurrents), le second tour (53…), les demi-finales (22), la finale… (suspense).
Evidemment, vu l’absurdité de la situation, on est tenté de sourire. Sauf que l’on sent que les participants ne rient pas du tout : derrière la baie vitrée, on les voit dégoulinants de sueur, super concentrés, à la limite de la capitulation. Chacun a son truc pour résister à la chaleur des enfers. Concentration maximale. Volonté de fer. Un médecin à l’extérieur surveille et interroge par signes un concurrent qu’il voit faiblir. Ce dernier doit répondre en levant le pouce. S’il ne le fait pas, il est disqualifié…
J’ai lu Chaleur en un rien de temps, avec plaisir, intriguée par cette situation complètement absurde, fascinée par la capacité des hommes à vouloir dépasser leurs limites pour… quoi ?  La gloire peut-être ? Quel portrait bien pathétique de l’humanité…
Maintenant, je crois qu’avec un tel sujet en tête, je me serais risquée à un traitement plus noir, plus sombre de cette histoire terrible. Or, ce n’est pas ce qu’a choisi l’auteur qui met en scène, notamment à travers le personnage de Niko et des petites nanas qui l’accompagnent, un univers de paillettes, de sexe à gogo et de slip panthère qui, je trouve, finit par nous éloigner de l’essentiel : cette compétition incroyable et ces pauvres hommes prêts à tout pour gagner. Cette légèreté, cette loufoquerie omniprésentes m’ont un peu gênée : j’aurais préféré une approche plus psychologique, peut-être même, pourquoi pas, plus philosophique du sujet qui aurait tenu le lecteur dans une vraie tension dramatique.

Mais bon, Chaleur n’en demeure pas moins un roman dont le sujet très original ne manquera pas de vous surprendre. Une autre façon de découvrir un pays à travers ses petits divertissements… Cela dit, la nature humaine étant universelle, on doit bien avoir chez nous ce genre d’amusements tragiquement dérisoires…

lundi 2 janvier 2017

Une mort qui en vaut la peine de Donald Ray Pollock


Éditions Albin Michel

Ça y est, je l’ai fini ! Je ne pousse pas un ouf de soulagement mais presque… (Oh, là, là, je sens que je vais me faire des ennemis au vu des critiques dithyrambiques que j’ai lues sur ce livre !)
Ce que je lui reproche ? Ses digressions constantes (notamment des portraits très détaillés de personnages archi archi secondaires) qui cassent le rythme, ralentissent considérablement la dynamique de l’histoire et finissent par perdre et lasser le lecteur, enfin moi en tout cas. Cela dit, le procédé est un peu moins systématique vers la fin.
 Je pense sincèrement que ce roman aurait gagné en force, en intensité en étant plus court, plus resserré sur les principaux personnages auxquels, il faut bien l’avouer, on finit tout de même par s’attacher. C’est dommage car je pense qu’il eût été facile de redresser la barre afin de ne garder que le meilleur.
Car du bon, dans ce livre, il y en a !
Nous sommes en 1917, « le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama », un vieil homme, ouvrier agricole, nommé Pearl Jewett, meurt misérablement en laissant ses trois fils : Cane, Cob et Chimney.
Vivant, leur père n’a cessé de leur répéter, afin de leur donner le courage de trimer indéfiniment sans être payés, que les derniers sur terre, les plus miséreux, seraient, au royaume de Dieu, les mieux placés au « banquet céleste ». Le titre original de l’œuvre est d’ailleurs : The heavenly table. (Contrairement à l’auteur, je le préfère au titre français.)
 Les garçons, influencés par les aventures de l’unique livre qu’on leur a lu lorsqu’ils étaient enfants : La Vie et les Aventures de Bloody Billl Bucket de Charles Foster Winthrop III, la faim au ventre et l’envie d’en découdre avec l’existence, décident de prendre leur vie en main et se lancent comme des bleus dans des braquages de banques plus ou moins foireux qui donnent plus à rire qu’à pleurer. Le western n’est vraiment pas loin…
On suivra ainsi les trois frères Dalton portant salopette et chapeau de cow-boy, antihéros en goguette, gros naïfs pas méchants mais finalement dangereux, dans leur course folle à travers l’Est des Etats-Unis en remontant vers le Canada, poursuivis qu’ils sont par tous les chasseurs de primes qui veulent gagner la belle récompense promise à qui capturera cette horde semant la terreur. Une mort qui en vaut la peine est l’histoire de la cavale infernale du gang le plus recherché d’Amérique : le gang Jewett.
 C’est toute une galerie de personnages hauts en couleur, complètement loufoques que l’on découvre à travers des portraits extraordinaires, une espèce de fresque de l’Amérique : de l’illuminé de service, ermite bien déjanté qui suit un oiseau depuis cinquante ans, à l’inspecteur des latrines, Jasper Cone, en passant par Sugar, personnage au nom de poney (à vous de découvrir l’origine de son nom…) coiffé d’un chapeau melon ou bien par un lieutenant fou du récit que fait Thucydide de la première invasion de l’Attique dans La Guerre du Péloponnèse. Personnages nombreux dont les destins vont plus ou moins se croiser un jour, pour le meilleur ou pour le pire.
Avec Pollock, on est clairement dans l’univers de la bande-dessinée, de la caricature, du grotesque. Le trait est grossi, rien ne nous est épargné : tout est noir, cru, vif, brutal. On baigne dans le sang, le vomi et la merde (employons les mots employés). C’est l’Amérique profonde que l’on découvre : pauvreté, racisme, violence, misère, alcool, prostitution et, au loin, on entend les échos des combats qui meurtrissent l’Europe tandis que les Etats-Unis s’apprêtent à entrer en guerre.
C’est tragique et drôle à la fois, terrible et à hurler de rire, si l’on aime l’humour noir et le rire jaune. Un vrai théâtre baroque et burlesque qui touche parfois même à l’absurde.

Dommage que tout cela traîne en longueur et que l’on se perde dans des détails, selon moi, inutiles qui surchargent le propos et gâchent le plaisir de la lecture car c’est indéniablement un roman plein de qualités.

jeudi 29 décembre 2016

Gordana de Marie-Hélène Lafon


Les éditions du chemin de fer

L’inconditionnelle que je suis des textes de Marie-Hélène Lafon (Les derniers indiens, L’annonce, Les pays, Joseph) a été ravie par ce petit livre très soigné illustré grâce aux reproductions des peintures délicates de Nihâl Marth.
J’ai retrouvé l’écriture travaillée, ouvragée de Marie-Hélène Lafon, une écriture ciselée qui tente d’aller au cœur des gens, de pénétrer leurs silences et leurs non-dits.
La narratrice, Jeanne, retraitée, observe une hôtesse à la caisse 4 du Franprix, 93 rue du Rendez-Vous, douzième arrondissement. Elle scrute cette femme, Gordana, que les gens ne voient pas, pressés qu’ils sont de récupérer leur monnaie et de ranger leurs courses.
Elle dit ce qu’elle voit : la couleur des cheveux, la forme du cou et des seins. « Et que dire des seins. La blouse fermée n’y suffirait pas. Ils abondent. Ils échappent à l’entendement ; ni chastes, ni turgescents ; on ne saurait ni les qualifier, ni les contenir, ni les résumer. Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n’ont aucun respect ni aucune éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance… » Véritable morceau d’anthologie que cette évocation des seins de Gordana !
Ce corps qui souffre dans une position inconfortable des heures durant est celui d’une fille de l’Est, certainement. La narratrice tente d’aller au-delà pour voir et comprendre ce qui se passe derrière l’épaisse carapace des corps.
Et puis, quand elle ne sait pas, elle imagine, brode, fabule et se fait romancière : « J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien ; ce que j’ai oublié, je l’invente. »
Lorsqu’un homme se présente à la caisse, la narratrice lui donne un nom, une fonction, le met en scène. Grâce au conditionnel qui autorise tout, elle se laisse aller : « L’homme habiterait seul, après un divorce, il aurait quarante-deux ans et pas d’enfants. » Elle précise : « J’invente presque tout de cet homme, je sais son roman par cœur, je le déroule. »
Elle avoue que chaque jour, elle « brode », « mine de rien, entre Bel-Air et Pasteur ; ligne six, aller et retour cinq fois par semaine, comme d’autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirales. » Et plus elle parle des autres, plus elle se découvre elle-même.
Un texte magnifique sur une femme anonyme, mutique, mystérieuse, de celles que l’on croise chaque jour sans lever la tête, un texte sur les possibilités d’un récit, sur le travail d’un romancier…
Marie-Hélène Lafon nous apprend à voir le monde en le nommant : ses mots, sa phrase ont quelque chose d’organique. D’ailleurs, elle a un rapport « physique » aux mots. L’écriture est un « corps à corps ». Sa langue est sensuelle, charnelle. Celle qui se dit « une travailleuse du verbe » traduit le monde en mots. Elle les utilise comme des bêches, des pioches, des pelles et elle défriche, creuse, retourne, déterre, passe au tamis. Elle se sert des mots pour explorer le monde mais aussi pour le « contenir ». (C’est certainement son livre Chantiers, éditions des Busclats, 2015, qui m’a le plus éclairée sur son écriture). Sa phrase est physique, rythmée, cadencée. Le mot se goûte, il est juste, précis. Un autre ne conviendrait pas. Parfois, elle a recours à l’étymologie, la racine, qui dit plus de choses, ou bien elle décortique l’expression toute faite, en tire tout son jus, la met en perspective.
Comme je l’ai dit au début, j’aime le travail de Marie-Hélène Lafon et… je prends tout !

Vivement son prochain livre…

Livre lu dans le cadre de la Voie des indés de décembre (Libfly)

lundi 26 décembre 2016

Le chagrin des vivants d'Anna Hope


 Éditions Gallimard

Trois destins de femmes, cinq jours.
Cinq jours durant lesquels leur vie va changer, parce qu'il le faut, parce qu'elles sont vivantes et qu'elles doivent avancer.
Dimanche 7 novembre 1920, tandis que, dans la région d'Arras, des militaires vont déterrer quatre corps de soldats dont l'un deviendra le Soldat inconnu que toute l'Angleterre attend, à Londres, Hettie, danseuse de compagnie à l'Hammersmith Palais, propose pour six pence une danse. Sur un ragtime endiablé, elle glisse sur la piste avec des hommes profondément meurtris par la guerre qui tentent d'oublier leurs traumatismes dans l'alcool et la musique. Il leur manque un bras, une jambe. Ce sont les blessures visibles... Ils sont revenus eux, d'autres sont morts là-bas. Ils doivent s'estimer heureux. Pas facile après ce qu'ils ont vu. L'horreur de la guerre…
Evelyn, employée au bureau des pensions de l'armée, doit aller déjeuner chez ses parents dans l'Oxfordshire. Dans le train, elle pense à son fiancé, Fraser, qui n'est pas revenu. Elle va avoir trente ans, elle doit accepter de l'avoir perdu. Refaire sa vie : elle s'y refuse.
Ida reçoit la visite d'un jeune homme, un colporteur qui veut lui vendre des lavettes. Elle n'en a pas besoin. Le visiteur la regarde silencieusement. Le malaise s'installe, elle n'aurait pas dû lui ouvrir. Tout à coup, l'inconnu prononce un nom « Mickaël ». Elle se retourne. Pourquoi a-t-il prononcé le nom de son fils, mort, là-bas, au front, le nom de celui qu'elle attend encore, qu'elle croit voir partout et dont elle ne peut faire le deuil ? A-t-elle rêvé, encore une fois ? « Tu n'es pas une véritable épouse, lui lancera son mari, tu es un fantôme. Tu n'es rien d'autre qu'un putain de fantôme. »
Dans ce roman d'une maîtrise exceptionnelle tant dans l'écriture que dans la peinture des personnages et d'une époque, chacun semble être « à côté de la plaque » pour reprendre une expression d'Evelyn parlant à son frère. La guerre est passée par là et personne ne parvient à s'en remettre. Chacun vit comme un fantôme, avance tel un somnambule, incapable de sortir de ce terrible cauchemar qu'est la perte de ceux qu'on a aimés. Rien ne leur paraît réel, ils ne sont plus qu' « une coquille vide et silencieuse . » Hettie, en colère, criera : «  La guerre est terminée, pourquoi ne peuvent-ils donc pas tous passer à autre chose, bon sang? »
Impossible. Marqués à vie, courant après des ombres, marchant en équilibre au bord d'une fosse où gisent un million d'hommes...
Exprimer ce que l'on ressent est déplacé, ça ne se fait pas. Alors, il ne reste que le silence et la souffrance, le chagrin des vivants (quel titre magnifique!)
Parce que, dans tous les cas, personne ne sort vainqueur, « c'est la guerre qui gagne et elle continue à gagner encore et toujours . »
Une œuvre fascinante, une prose subtile et sensible où les silences et les non-dits expriment ce que les personnages ne peuvent traduire en mots, enfermés qu'ils sont dans leur douleur, leur culpabilité.
Heureusement, certaines paroles sauront apaiser les âmes torturées qui pourront peut-être enfin se tourner vers un avenir qu'elles mettront encore du temps à construire…
Wake, le titre anglais, exprime l'éveil, l'amorce d'une renaissance, la petite lumière encore ténue au fond du couloir, celle que l'on voit à peine, mais qui est bien là...



samedi 24 décembre 2016

M Train de Patti Smith


 Editions Gallimard

Lorsque j'ai tourné la dernière page, j'ai crié : « Oh ! C'est fini ! » Je m'étais habituée à cette rencontre quotidienne avec une personnalité hors du commun et si attachante : Patti Smith.
En fait, je ne connaissais rien d'elle sinon quelques chansons que j'écoutais autrefois, il y a bien longtemps...
Tout d'abord, ce qui m'a fascinée dans ce livre, c'est la photo de couverture : elle est assise dans un café, une tasse blanche devant elle. Elle porte un bonnet de laine, une veste d'homme et un jean. Elle tient son visage dans sa main droite et regarde sur le côté. Présente et absente. Sa main gauche est posée sur la table. Je crois que je n'ai jamais autant regardé une couverture de livre. Patti Smith raconte en quelles circonstances cette photo a été prise : tous les matins, elle se rend au café Ino, situé sur Bedford Street, dans Greenwich Village, commande du café noir, un toast de pain complet et un ramequin d'huile d'olive.
Or, ce jour-là, elle apprend que l'établissement ferme. C'est un choc pour elle. On lui sert tout de même un dernier café lorsqu'une jeune fille qu'elle connaît passe. Elle lui demande d'immortaliser ce moment difficile, « l'image de l'affliction » dira-t-elle. C'est vrai, elle a l'air profondément triste. Je crois que c'est cette grande mélancolie que j'ai ressentie et qui m'a touchée.
« Ce n'est pas si facile d'écrire sur rien. » dit le cow-boy de son rêve, « Il est bien plus facile de ne parler de rien », ajoute-t-elle…
Écrire sur rien, parler de rien … en réalité, Patti Smith nous emmène avec elle, dans son train, à son rythme, sans horaires, ici et là. Elle nous embarque et on la suit dans son « vagabondage », un peu partout sur la planète et dans ses rêves aussi, aujourd'hui et hier, autrefois et demain.
Vie quotidienne peuplée de chats, de cafés et de livres, rencontres d'auteurs, voyages dans les rues de New-York et ailleurs, au Japon, au Maroc, à Londres, méditations sur le passé, sur ceux qui l'ont quittée et qu'elle a aimés, sur le temps, tout se mêle, se lie, se correspond et s'enchaîne, à l'image de la vie, décousue, fragmentée, surprenante, insensée parfois. Les horloges ont perdu leurs aiguilles et le monde sa boussole...
Elle aime le café et les cafés, aurait aimé ouvrir un petit établissement mais son ange, l'amour de sa vie, le musicien Fred « SONIC » Smith, l'a appelée à Détroit : elle est partie.
Ils sont allés à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française pour voir les vestiges de la colonie pénitentiaire où l'on envoyait les pires criminels. Genet évoquait ce lieu pour lui sacré dans Journal du voleur mais ne l'aura jamais vu. Elle ramassera quelques cailloux et les portera sur la tombe de l'écrivain, au cimetière chrétien de Larache, au Maroc. De même, à Charleville, Rimbaud aura droit à des perles de verre bleu de Harar...
Les auteurs sont sacrés, elle leur fait des offrandes, nettoie leur tombe, vit avec leurs livres dispersés çà et là, dans sa maison, un sac, une chambre d'hôtel. Elle les aime, toujours et encore, leur parle, écoute leur voix même s'ils ne sont plus. Plus présents parfois que les vivants, ils partagent le quotidien de la chanteuse, Bolaño, Rimbaud, Michima, Kurosawa, Dazai, Akutagawa, Plath, Kahlo… Elle aime aussi Sarah Linden, l'enquêtrice de The Killing et n'imagine pas un seul instant ne plus la revoir quand la série sera finie.
Ses êtres chers, ses frères …
Elle a aussi d'autres compagnons de route : ce sont les choses, les objets : sa cafetière, un dessus de lit, son lacet. Elle leur parle, ils lui répondent. Parfois, elle les perd et elle a remarqué d'ailleurs que plus elle les aime, plus elle les perd : son vieux manteau noir, son livre de Murakami Chroniques de l'oiseau à ressort, son vieil appareil photo… C'est comme les gens finalement, ceux qu'elle a aimés ont disparu, elle les a perdus eux aussi… Elle reste là, seule ou presque.
Et puis, comment ne pas parler de ses photos : la chaise de Roberto Bolaño, la table de Schiller à Iéna, le lit et les béquilles de Frida Kahlo, la canne de Virginia Woolf, la machine à écrire de Hermann Hesse, les tombes, les cafés … Quel que soit le sujet, l'image en noir et blanc, floue parfois, fascine, me fascine. Je la regarde plusieurs fois comme pour en percer le mystère. Il s'en dégage une force que j'ai rarement vue ailleurs…

Patti Smith parle d'elle, des autres, de la vie, des œuvres qui lui sont chères, des auteurs qu'elle porte en elle, des siens, de son ange, de son bungalow de Rockaway Beach, du quotidien. Je ne la connaissais pas, il me semble avoir fait une belle rencontre, une de celles que l'on n'oublie pas, une femme dont l'univers poétique est riche et profondément mélancolique, quelqu'un avec qui j'aurais aimé partager un coin de table, là-bas ou ailleurs. Pas forcément pour parler. Pour être là, sentir ce que le soir a à nous dire et écouter le temps qui passe...