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mardi 21 mars 2017

Phalène fantôme de Michèle Forbes


Éditions Quai Voltaire
La Table Ronde
Traduit de l'anglais (Irlande) par A. Neuhoff


Je garderai longtemps en mémoire les images de certaines scènes de ce roman poétique, sensuel, plein de couleurs délicates, comme une peinture. C’est un texte qui s’attache à décrire les émotions, même les plus ténues, les petites choses auxquelles on ne prête pas attention habituellement, la lumière du jour et celle de la nuit, l’odeur délicate d’une plante ou d’un tissu.
Un texte subtil d’une beauté rare et d’une grande sensibilité qui touche l’âme et le cœur…
Nous sommes l’été 1969 à Belfast. George et Katherine Bedford décident d’emmener leurs quatre enfants à la plage. Tandis que les uns jouent dans le sable et que les autres se baignent, la mère gagne petit à petit le large. Soudain, c’est la panique absolue : elle se retrouve nez à nez avec un phoque. Elle est littéralement tétanisée, incapable de maîtriser sa respiration et de regagner le bord. La panique s’empare de la jeune femme qui manque de se noyer. Heureusement, son mari - qui ne sait pas nager – parviendra tout de même à la sortir de l’eau en lui lançant une chemise. C’est un passage incroyable, vraiment très fort : le face à face entre la femme et l’animal est terrible, la détresse qui s’empare de Katherine extrêmement bien rendue.
Evidemment, on s’interroge sur le sens de cette scène initiale. En fait, cet événement a fonctionné dans l’esprit de la jeune femme comme « la madeleine de Proust » sur le narrateur : son passé - symbolisé ici par l’animal - remonte soudainement à la surface, lui revient brutalement à la mémoire et notamment, une histoire d’amour qu’elle a vécue  avec un jeune tailleur, Tom McKinley. Cet homme, un véritable artiste dans son domaine, était chargé de lui confectionner un costume pour un spectacle alors que la jeune femme se produisait comme chanteuse lyrique amateur et jouait le rôle de Carmen.
Ce costume sera une véritable déclaration d’amour à moins qu’il ne soit un acte d’amour lui-même…
Ainsi, tout au long de l’œuvre, se chevauchent deux temporalités : l’année 1969 et l’année 1949 et l’on passe de l’une à l’autre, ce qui permet de mieux comprendre les personnages, de découvrir leurs secrets enfouis et leurs souffrances silencieuses.
Jusqu’à la fin du roman, le lecteur sera tenu en haleine car si Katherine cache un secret à son mari, ce dernier a lui aussi un poids lourd sur le cœur. Mais un couple peut-il durer dans le non-dit ? Faut-il au contraire dire la vérité, au risque de blesser ?
C’est un roman d’amour à l’image d’une tragédie antique où il convient de faire un choix impossible entre amour et raison, décision terrible à prendre et dont on portera le fardeau toute sa vie. C’est aussi un roman sur le compromis, une certaine forme de renoncement qui, s’il n’est assurément pas l’amour fou, s’apparente à une forme d’amour tout de même, le temps serrant les liens et créant un attachement sincère.
Sur fond d’émeutes parfois proches de la guerre civile entre catholiques et protestants, Michèle Forbes nous livre un magnifique portrait de femme très complexe et infiniment torturée, à la fois mère au foyer attentive, dévouée, épouse aimante et cependant attachée à jamais à un passé définitivement perdu où elle fut une amante passionnée. Une femme qui, à sa fille adolescente se demandant comment on sait que l’on est amoureux, répondra dans un souffle : « On flotte et on brûle. », tout en sachant, au fond d’elle-même, que ces sensations, elle ne les a vécues qu’une seule fois et qu’elles appartiennent définitivement au passé.
Un texte qui montre la complexité du sentiment amoureux lorsqu’il se heurte au piège de la moralité, du devoir et des règles sociales.
Fragile phalène prise au piège…

Magnifique !

Lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE 2017

                                          

samedi 18 mars 2017

Quand monte le flot sombre de Margaret Drabble


Éditions Bourgois
traduit de l'anglais par C.Lafferière


Belle métaphore de la mort que ce « flot sombre » tiré d’un vers de D.H.Lawrence, flot sombre qui monte chaque jour un peu plus…
Recherches sur Internet : Margaret Drabble. Tiens, j’aime bien ce visage un peu rond et sa coupe au carré. 77 ans, diplômée de littérature anglaise à Cambridge. Ah, sa sœur aînée est Susan Byatt ! Quelle famille ! 18 romans. Je lis sur Wikipédia : « Ses personnages principaux sont le plus souvent des femmes. Le réalisme de leur portrait renvoie souvent aux expériences personnelles de l’auteur. » Un seul livre lu de cette femme et je suis déjà tentée de confirmer. Spécialiste d’Arnold Bennett et d’Angus Wilson. Le premier, je connais (enfin, si « connaître » consiste à posséder un livre non lu dans sa bibliothèque !!) : j’ai donc L’escalier de Riceyman dans ma bibli. Vu l’avalanche de citations et de références littéraires contenues dans le livre de Margaret Drabble, j’ai du pain sur la planche…
Alors, le sujet ?
Son histoire, j’imagine, son histoire de vieille universitaire anglaise qui sent que la fin est proche, qui apprend chaque jour la disparition d’un ami, d’un collègue… Le corps qui fatigue, les enfants qu’on voit rarement, la volonté encore de faire mille choses tout en sachant que le temps presse, l’envie de lire ce que l’on n’a pas lu… L’âge du bilan, du regard en arrière.
Il y a beaucoup de nostalgie dans ce roman qui met en scène quelques universitaires à la retraite dont on fait connaissance au fil de la lecture.
La plus sympathique, selon moi, c’est Francesca Stubbs, dite Fran. Toujours sur la route, visitant çà et là, avec toute l’énergie du cœur (à moins que ce ne soit celui du désespoir…) des maisons de retraite afin d’améliorer « le logement des personnes vieillissantes ».
Elle travaille pour la Fondation Ashley Combe et doit rendre des rapports sur tout ce qui est mal conçu et pourrait occasionner un accident. Elle-même est bien persuadée qu’elle finira écrasée contre un platane ou un camion. Mais bon, son petit plaisir, c’est de traverser les paysages, dormir dans les hôtels Premier Inn et se faire servir de délicieux œufs au plat au petit-déjeuner.
Elle habite une tour londonienne dont l’ascenseur est souvent en panne. Mais, de là-haut, les nuages sont merveilleux. Elle les contemple, un petit verre d’alcool à la main. « Elle supporte les gris couverts et menaçants de l’hiver, les ciels ternes et monotones de février, et attend le spectacle inaugural du printemps. Élever, sublimer, transcender, voilà ce que cette vue dit à Fran. » Hors de question pour elle de se ranger en résidence pour seniors ! Ça, c’est pour les autres ! Elle traverse régulièrement Londres pour livrer de délicieuses soupes au poulet à son ex mari, malade et alité, vivant dans une very, very expensive maison pour seniors dans le quartier de Kensington. Il semble être heureux, écoute Classic-FM, son chat Cyrus sur les genoux et plaint tous ceux qui restent coincés dans les embouteillages alors que lui est bien tranquille loin de toute cette vaine agitation.
La copine de fac, c’est Joséphine Drummond dite Jo. Elle vit dans une résidence pour seniors appelée « Athene Grange », à Cambridge. Jo travaille, quant à  elle,  sur… accrochez-vous bien… le personnage de la sœur de l’épouse défunte dans la littérature : « fascinant une fois qu’on y est plongé » assure-t-elle. On la croit sur parole !
Elle anime aussi un club de lecture, mais travailler sur Elizabeth Taylor ou Barbara Pym ne l’emballe pas plus que ça. Elle préfère la poésie ! Elle entraîne Fran au théâtre : on y joue Oh les beaux jours de Samuel Beckett… Pas sûr qu’aller voir la vieille Winnie dans son tas de sable remonte le moral des troupes ! Mais bon…
Tous les jeudis, elle se rend chez son voisin Owen (ancien prof de littérature anglaise lui aussi), homme délicieux qui « préfère parler de livres que de parler de gens ». Lui, il étudie les paysages de nuages chez Gerard Manley Hopkins, Thomas Hardy et John Cowper Powys. Je peux vous dire que Margaret Drabble est une sacrée lettrée : les références littéraires abondent et m’impressionnent, je dois bien l’avouer ! Mais, je vous l’ai déjà dit ! (Tiens, maintenant, je me répète ! Mauvais signe…)
Que font Jo et Owen… non, non, pas ce que vous pensez (et puis, ils font ce qu’ils veulent d’ailleurs !) Eh bien, ils boivent un p’tit apéro : dans le désordre : scotch, bourbon, whisky de seigle, vodka (rarement, c’est moins bon), Martini dry, Brandy Alexander… Pas tout à la fois, bien entendu….
Il y a aussi ceux qui sont partis sur les îles Canaries : Ivors Walters qui veille sur son conjoint de toujours Bennett Carpenter. Ils prennent le soleil, fréquentent les intellos du coin, reçoivent de la visite. Ils « ont brûlé leur vaisseau » et pensent ne jamais repartir sous des cieux plus ternes.
Après avoir travaillé sur une histoire de l’Espagne, Bennett avait pensé écrire une vie du général Lyautey mais finalement, il s’est rabattu sur une Brève histoire des Canaries. Que de projets… Voilà tout ce petit monde et j’en oublie bien sûr !
Ils sont touchants dans leur agitation, leur volonté de continuer comme avant, tout en sachant que tout n’est plus possible parce que le corps ne suit plus, que la fatigue gagne du terrain et que la mémoire s’effrite : « C’est étrange, comme on se rappelle des fragments de mots, mais pas toujours les mots eux-mêmes, constate Fran. Les noms propres disparaissent en premier (oui, ça j’avais remarqué, merci) puis les noms abstraits, puis les noms, puis les verbes. »
Difficile d’accepter de se diriger vers la sortie, de guetter les signes de faiblesses qui apparaissent plus nombreux chaque jour…
Encore une fois, Quand monte le flot sombre est un roman empreint de nostalgie, une réflexion sur l’existence et la mort. Un sujet difficile traité avec beaucoup d’humour, heureusement… Tragique et drôle à la fois…
Une œuvre sans réelle intrigue, simplement le plaisir de retrouver les personnages, jour après jour. Quelques longueurs, il est vrai mais qui ne m’ont pas empêchée de goûter ce  tableau très juste des retraités du XXIe siècle, branchés sur Internet, lisant le journal sur leur Kindle, parcourant le monde et commençant des thèses sur des sujets capables de les occuper une bonne dizaine d’années. Mais, me direz-vous, c’est précisément cela qui les fera vivre… une bonne dizaine d’années et plus (si affinités…)
J’admire d’ailleurs cette énergie qui les porte à lutter contre le courant.

La passion, paraît-il, rend immortel… alors pour nous, lecteurs que nous sommes, pas de soucis, on en a pour un bon bout de temps !

                                
                         

samedi 11 mars 2017

Seules les bêtes de Colin Niel


  Rouergue noir

J’ai rarement lu un livre en m’interrogeant autant sur le rapport entre son contenu et… sa couverture !
Et pour cause : nous sommes dans un paysage montagneux et désolé de causses, du côté du Massif Central sans doute. Ici et là quelques fermes, certaines sont abandonnées, d’autres ne le sont pas encore mais on sent que c’est pour bientôt, quelques-unes sont transformées en résidences plus que secondaires.
Restent au pays quelques agriculteurs qui s’accrochent à leurs bêtes et à leurs terres. Leur travail est dur : s’occuper des bêtes signifie être disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pas de week-ends, pas de vacances… Et quand l’hiver est là, c’est encore pire.
Un agriculteur se suicide tous les deux jours en France : ça doit vouloir dire quelque chose non ?
Bien sûr, les paysages dans ces coins-là sont magnifiques mais il n’y a pas grand monde pour les admirer. Si, peut-être Alice, l’assistante sociale, chargée de rendre visite aux fermiers sur le point de décrocher et de se pendre à la poutre maîtresse de leur étable. Elle a bien remarqué que le gars Joseph Bonnefille, éleveur de deux cent quarante brebis, là-haut sur le causse, sans femme ni enfants, ne parlait plus qu’à ses bêtes, ne mettait plus un pied hors de sa ferme. Cette année, il n’a pas fané et ses bêtes divaguent. C’est mauvais signe. La mairie a prévenu Alice. Elle est allée lui rendre visite, pour causer un peu, l’aider dans ses papiers. Elle sait parler aux agriculteurs. Son père avait une ferme qu’elle a reprise avec Michel son mari. Elle a toujours baigné là-dedans. Elle n’a pas franchement eu le choix non plus. Quant à Michel, s’il prenait la femme, il prenait la ferme, à moins que ce ne soit l’inverse…
Or, depuis quelques jours, on parle d’une disparition dans le pays. Une femme. Évelyne Ducat. Volatilisée. L’épouse d’un homme d’affaires originaire de la région. Il est parti puis revenu. Mais il travaille encore à l’étranger. Alors, comme sa femme se plaît dans le coin, elle y reste pour respirer un peu. Ça la change de la ville. L’air pur, ça fait du bien. Alors, elle randonne, elle prend l’air. Le problème, c’est qu’on a retrouvé sa voiture mais pas elle.
Les gens du coin ont leur petite idée sur la question, ils savent qui est responsable de tout cela : la tourmente. « La tourmente, c’est le nom qu’on donne à ce vent d’hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu’une mauvaise gangrène. »
Il y a déjà quelques années deux enseignantes avaient péri de froid à cause de cette tourmente. Alors, Évelyne Ducat, c’est certainement une victime de plus…
Comme j’ai aimé ce livre qui parle des gens, de ce qu’ils sont, de leur solitude, de leurs angoisses, de leur folie, de leurs rêves, de leur besoin d’amour pour vivre et être heureux ! « All you need is love » chantaient les Beatles… Et ils voyaient juste ! La tourmente est dans les cœurs et dans les âmes. On assiste à de belles tempêtes sous un crâne dans cette œuvre.
J’ai trouvé ce roman très juste, très réaliste : les personnages sont saisissants de vérité. On partage leurs émotions, leur solitude, leurs craintes. Ils sont touchants, terriblement humains.
Quant à la construction : waouh ! Alors là, franchement, BRAVO ! Tout est parfaitement ficelé jusqu’au bout ! Et on ne voit rien venir. On va de surprise en surprise. Difficile de poser le livre avant la fin tellement on est happé par l’intrigue.
Vraiment, chapeau ! Un vrai bon polar comme je les aime. Surtout ne passez pas à côté !
Et puis, au fait, il y a bien un lien entre le roman et sa couverture mais... chut...

A lire absolument !

mercredi 8 mars 2017

Le Séducteur de Jan Kjaerstad


Éditions Monsieur Toussaint Louverture
traduit du norvégien par L-M Besançon


Sur le site des éditions Monsieur Toussaint Louverture, on peut lire au sujet du livre de Jan Kjaerstad Le Séducteur « Mille et une Nuits de notre temps, roman tout en spirales, en échos et myriades d’histoires, comme autant de pièces d’un puzzle obsédant. Le Séducteur nous plonge dans la vie excessive d’un héros improbable. »
Ce n’est pas faux et c’est précisément la raison pour laquelle il vous faudra plonger dans ce livre, rester plus ou moins longtemps, sous l’eau, en apnée, remonter régulièrement à la surface pour reprendre de l’air et replonger, nager, nager encore, découvrir soudain des pages absolument superbes, pleines d’humour, de poésie, de grâce puis nager, toujours plus loin, en veillant à ne pas se noyer car hélas, tel est le risque, il faut bien l’avouer ...
En effet, cette « grande ronde des récits » comme le dit le narrateur, cette impression constante d’éparpillement, d’explosion, ces mille et une histoires, ces mille et un détails, détours et digressions, finissent, disons-le, par perdre le lecteur.
Vraiment, ce livre qui a de grandes qualités littéraires aurait besoin « d’une bonne coupe », comme on dit quand on va chez le coiffeur, quelque chose de bien net au-dessus des oreilles, et ce, afin que l’essentiel émerge.
Parce que, tout est là mais il faut traverser parfois de très longues pages très bavardes, excessives dans leurs détails et me semble-t-il pas forcément essentielles, pour atteindre un beau moment. Et ils sont nombreux, ces beaux moments, mais comme perdus dans la masse.
Il faut savoir être patient, me direz-vous. Peut-être. Mais cette surcharge, cette impression de trop plein m’a un peu gâché la lecture…
Paraît-il qu’en tout, Jan Kjaerstad a écrit 1500 pages -  Le Séducteur est le volume 1 -  et raconté plus de deux cents histoires… (Le tome 2 a pour titre Le Conquérant et le tome 3 L’Explorateur et d’après Wikipédia, chacun des livres propose une version différente du personnage central suggérant par là même qu’il n’y a pas une vérité unique et qu’un même individu est constitué de nombreuses facettes parfois très contradictoires. C’est la métaphore de l’oignon dont il est question dans l’œuvre…)
Le sujet ? La vie de Jonas Wergeland. Qui est-il ? Alors là, la réponse est déjà plus compliquée et c’est bien ça le problème. Qui est au fond Jonas Wergeland ? Un être multiple, complexe, insaisissable. Quel moment précis de sa vie a eu un impact sur ce qu’il est devenu ? A - t- il vécu un ou des épisodes fondateur(s) ? Existe-t-il un moment de la vie de cet homme qui résumerait son existence tout entière ? « Tous les hommes ont une histoire fondatrice, une histoire qui illustre mieux que tout qui ils sont. » Peut-être sommes nous ici à la recherche de cette histoire.
L’autre question que pose le roman est celle du hasard : et s’il n’avait pas fait ceci ou s’il n’était pas allé là, que se serait-il passé ? « L’Histoire aurait peut-être pris un tour bien différent. »
En fait, chacun de ces petits chapitres non chronologiques tente de cerner le personnage, de mieux saisir comment il s’est construit et auprès de qui. Le lecteur découvre la famille de Jonas, sa femme Margrete, ses parents, son frère, sa sœur, son incroyable grand-mère qui se prenait parfois pour Winston Churchill, ses cousins, ses amis, ses relations, ses rencontres (et elles sont nombreuses).
Jonas est un globe-trotteur très actif, charismatique, il traverse le monde entier pour réaliser des documentaires destinés à une émission de télévision appelée Thinking Big sur les Norvégiens célèbres. Ses aventures sont pleines d’émotions, de dangers, de sensations, il est une espèce d’aventurier des temps modernes qui séduit les femmes talentueuses…
Il est question aussi de la Norvège qui n’est pas présentée sous son plus beau jour : en effet, les gens manqueraient singulièrement d’imagination, seraient plutôt pingres et « incapables de penser en grand ». Ce serait un pays à l’image de l’oncle : « attifé de blazers coûteux et de foulards tape-à-l’œil », un pays qui a plus de chance que de mérite, une terre de virtuoses certes, mais pas de créateurs…
Et à cela, s’ajoute un mystérieux narrateur qui dit ne pas être norvégien et vouloir absolument rétablir la vérité sur Jonas Wergeland. Mais quelle vérité ? Les prochains tomes livreront peut-être la solution de l’énigme…
Je ressors de ce roman kaléidoscopique et labyrinthique un peu sonnée. Ses qualités littéraires  sont indéniables, la traduction excellente mais le propos, loin d’être inintéressant, tend à se noyer dans un flot de paroles un peu éprouvant.

Du moins, l’ai-je ressenti ainsi…

mardi 7 mars 2017

Heimska La stupidité d'Eirikur Orn Norddahl


 Éditions Métailié
traduit de l'islandais par Éric Boury

« Il n’y a à tout cela qu’une seule réponse : éteindre la machine. Soit c’est elle qui survit, soit c’est l’être humain, mais pas les deux. »

 Plus terrible que le 1984 d’Orwell où Big Brother observait les citoyens : là, tout le monde observe tout le monde. « Les gens avaient cessé de baiser portes closes ou de déféquer en privé. » Tout est visible par tous. Et comme l’enfer, c’est les autres, vous imaginez le résultat ! « SurVeillance. Tout le monde voit tout le monde. Il ne s’agit pas d’un « panoptikon » où un œil épierait chaque individu et informerait le pouvoir politique, mais plutôt d’un « synoptikon » où tous les yeux présents dans le bâtiment peuvent observer l’ensemble des autres individus et ce, où qu’ils soient. »
Et le pire dans tout cela, c’est que ceux qui osent se déconnecter ou qui le sont accidentellement se sentent comme perdus, quasi inexistants comme si vivre signifiait se montrer aux autres. Exister, c’est être vu. Autrement dit, cesser d’être vu signifierait … mourir !
« C’était peut-être ça, le plus terrifiant, l’idée d’être seul sans que personne vous voie, l’idée que tous pouvaient vous observer, mais que personne ne s’y intéressait. »
Finalement, dans ce monde, la tragédie, c’est la panne de courant !
J’avoue que ce point de départ m’avait donné envie de découvrir ce qui se présentait comme une terrible dystopie des temps modernes.
Hélas, finalement, je me suis perdue dans ce roman pour des raisons que je vais tenter d’analyser.
Deux écrivains, Lenita et Áki Talbot, séparés depuis peu, se déchirent : ils ont chacun écrit un livre qui porte le même titre Ahmed et dont le contenu, assez identique, raconte comment un jeune Pakistanais, réfugié en Islande, finit par rejoindre les rangs de l’État Islamique.
Qui a plagié l’autre et pourquoi ? Ou bien, à force de s’observer, les gens finissent-ils par se ressembler ? Chacun des deux protagonistes souhaiterait être récompensé par un prix littéraire et vendre plus de livres que l’autre. Ils s’épient sans cesse. Encore vaguement amoureux,  ils s’observent via les caméras, souffrent de voir leur ancien conjoint se livrer à des expériences sexuelles multiples.
 Là, surgit un groupuscule terroriste qui veut tout faire sauter et mettre fin au règne de la transparence absolue…
J’ai trouvé que le propos de départ était vraiment intéressant mais l’on finit par aborder différents thèmes qui ne sont jamais vraiment approfondis, on s’interroge au sujet des personnages et de leurs motivations sans jamais avoir de réponses, l’intrigue peine à se mettre en place, certains points d’ailleurs demeurent à mon sens inexpliqués. Il me reste comme une impression d’inabouti…
Je termine le livre un peu frustrée, un peu perdue aussi, je dois bien l’avouer.

Heimska La stupidité pose néanmoins un regard bien sombre sur notre époque hyper-connectée où l’homme peine à vivre sans le regard de l’autre. Pas très engageant tout ça…

samedi 4 mars 2017

Le Gang des rêves de Luca di Fulvio


Éditions Slatkine & Cie
traduit de l'italien par Elsa Damien

Envie de vous plonger dans un roman bien épais qui va vous faire oublier le monde qui vous entoure - et à vrai dire, en ce moment, on en a bien besoin…? Alors lisez (c’est presque un ordre !) le fa-bu-leux roman : Le Gang des rêves ! Vous verrez, vous allez avaler les 716 pages en quelques jours tellement vous allez vous régaler !
Un roman romanesque à souhait comme on n’en lit (presque) plus. Lancez-vous dans l’aventure sans tarder…
Début du XXe siècle : la jeune Italienne, Cetta Luminata, violée par son patron dans les champs de Calabre, met au monde un beau garçon blond qu’elle nomme « Natale ».
Refusant cette vie misérable de quasi esclave, elle gagne le port de Naples et prend le bateau pour New-York, l’enfant dans les bras. Elle est déterminée : son enfant sera américain et son avenir aussi. Un point, c’est tout ! « Enfin, quand la sirène commença à faire retentir ses notes sombres et sourdes dans l’air du port, annonçant qu’on levait l’ancre, Cetta s’endormit - elle se raconta l’histoire d’une petite fille de quinze ans qui s’enfuyait de chez elle, toute seule, avec son petit bâtard, pour aller rejoindre le royaume des fées. »
Arrivée à Ellis Island, après avoir satisfait les exigences sexuelles du capitaine, elle se prostitue pour vivre et nourrir son fils. Le rêve américain n’est pas vraiment au rendez-vous… Le garçon rebaptisé « Christmas » par les services de l’immigration devient vite un gamin des rues : il rêve d’avoir une bande, s’en invente une : les « Diamond Dogs », embauche les gosses assez naïfs pour croire aux fabuleuses histoires qu’il raconte, tape du fric là où il peut, vole et vit de débrouille tandis que sa jeune mère vend son corps et apprend l’américain comme elle peut auprès d’un vieux couple qui garde Christmas pendant qu’elle travaille.
Sal, un homme taciturne, espèce de bandit au grand cœur, veille sur elle. Il parle peu et semble cacher un lourd secret derrière son épaisse carapace.
C’est le monde des bas quartiers de Manhattan que nous découvrons avec notre apprenti gangster : le Lower East Side, les gros bandits et les voyous de bas étage, les mafieux qui font trembler les petites gens, la prostitution, les bandes rivales, les salles de jeux clandestines, la violence, les trafics en tous genres et l’immense misère de tout ce peuple.
Et le lumineux Christmas embobine tout le monde, se prend aussi pas mal de coups et un jour, l’apprenti gangster rencontre Ruth Isaacson, jeune fille juive issue de la classe aisée dont le destin sera brisé d’un coup de façon extrêmement violente.
Mais chut… je n’en dis pas plus…
Il y a dans ce texte tous les ingrédients qui font un bon roman : des personnages fascinants, terriblement attachants, monstrueux aussi parfois, hauts en couleur. On les voit, on les sent, ils sont là devant nous, incarnés, vivants, ambigus, complexes et tellement humains !
On y vit aussi des aventures haletantes, des rebondissements incroyables, des rencontres extraordinaires, une - voire des - ma-gni-fi-que(s) histoire(s) d’amour, de folles et indestructibles amitiés, on découvre des lieux que l’on imagine aisément tellement ils sont minutieusement décrits.
C’est vraiment LE roman d’un monde, d’une époque. C’est l’Amérique du début du XXe : immigration, racisme, syndicalisme, prohibition de l’alcool, drogue, sexe, folie mais aussi  théâtre, music-hall, cinéma parlant, radio, photographie, publicité sont tous les ingrédients de cette grande fresque américaine des années 20.
Les dialogues sont vifs, rythmés, drôles souvent. A la gouaille des uns répond l’argot des autres. Quelle vie dans tout cela ! C’est incroyable !
La quatrième de couverture dit que c’est un roman qui se lit « comme un film dont chaque page est une nouvelle séquence », et c’est VRAI : c’est un livre très visuel, plein de vie, de mouvements, de sons, d’odeurs, de sensations. SURTOUT, ne vous en privez pas !
 Encore une fois, ce livre est un monde complet, une véritable épopée moderne, un univers impossible à quitter…

Mais, que vais-je lire après ça ? HELP ! 

mercredi 1 mars 2017

L'expédition de Monica Kristensen


 Éditions Gaïa
 traduit du norvégien par L-M Besançon


Sortez vos polaires, vos gants, votre chapka et vos boots, vous partez pour Longyearbyen, capitale administrative du Svalbard, deux mille kilomètres au nord de la Norvège. De là, direction le pôle Nord. Température moyenne : - 34°C. Question d’habitude, me direz-vous. Certes, mais quand même, j’aurais du mal. Et celle qui vous va vous raconter cette histoire s’y connaît car Monica Kristensen est glaciologue et elle est la première femme à avoir dirigé une expédition en Antarctique. Elle a travaillé comme directrice de station de recherche dans la région du Svalbard. Et franchement, pour dire vrai, je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie en lisant un livre !
Bon, allez, je trépigne, donc je vous le dis tout de suite : j’ai A-DO-RÉ ce livre ! J’ai été portée par un suspense haletant, une vraie angoisse qui vous tient tendu et frigorifié jusqu’à la dernière page. Impossible de m’arrêter, ce qui est gênant pour les activités quotidiennes… Je n’avais qu’une envie : retrouver l’expédition où je l’avais laissée, j’allais dire, dans l’état où je l’avais laissée, au beau milieu de nulle part sur la banquise arctique…
Quelques mots sur l’intrigue, sans rien dévoiler, promis. Mais, encore une fois, ne lisez pas la 4e de couv’, elle en dit trop !
Un hélicoptère norvégien porte secours à une expédition qui s’est mise en route pour le pôle Nord assez tôt dans l’année, trop tôt certainement, au mois de février. Un appel de détresse a été envoyé du 87e parallèle nord informant les autorités que le campement vient d’être attaqué par un ours polaire. Habituellement, dans ce cas, sont envoyés deux hommes : un policier - et ce sera un certain Knut Fjeld qui s’y collera - et un agent du service environnement. Or ce dernier, trop jeune et insuffisamment expérimenté, ne partira pas.
Sur place, le policier découvre un traîneau (il y en avait deux), huit chiens quasi morts, une toile de tente en lambeaux et des hommes endormis : morts ? Non, enfin dans un état second, méconnaissables, totalement désorientés, ayant à peine l’apparence d’êtres humains : le chef  Karsten Hauge et trois autres membres : Mads Friis, Terje Kraemer et le musher (conducteur de traîneaux à neige tirés par des chiens), Svein Larsen. Ce dernier est vraiment dans un sale état. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Qu’est-il arrivé aux chiens et à leur maître pour qu’ils soient dans cet état là ?
J’ai beaucoup aimé l’organisation du récit car, tandis que l’on suit de près l’évolution de ces hommes vers le pôle, certains chapitres racontés par la femme d'un des explorateurs mettent en lumière la personnalité de chacun de ces hommes et la façon dont ils ont conçu, programmé et financé cette expédition. Des zones d’ombres se creusent, toujours plus nombreuses et s’ajoutent à la terrible tension que nous font partager sur place ces explorateurs prisonniers des glaces et de bien d’autres dangers auxquels ils ne sont peut-être pas suffisamment préparés.
Vraiment, on s’y croirait tellement les descriptions sont réalistes et saisissantes de vérité, ce qui ne fait qu’accentuer le sentiment d’angoisse et la tension extrême qui règne dans ce huis clos glaçant, dans tous les sens du terme !

Préparez-vous au pire…