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dimanche 19 novembre 2017

Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle


Éditions Flammarion
★★★☆☆ (J'ai aimé, sans plus)

Un bon test à faire : lire un roman et ne pas le chroniquer immédiatement afin de voir ce qu'il en « reste » un mois plus tard… Ce n'est évidemment pas une expérience que j'ai faite volontairement mais plutôt contrainte et forcée par un calendrier bien rempli.
Alors, que me reste-t-il de cette lecture ? Peu de choses, je dois bien l'avouer… J'ai lu ce texte comme un conte parce qu'il ne m'a pas semblé très crédible, une espèce de conte social : l'histoire d'une femme qui n'a plus rien et dont le mari est parti, la laissant seule avec trois enfants et la peur qu'il les reprenne. Un jour, elle trouve une mobylette qui va lui permettre d'obtenir un travail : elle devient thanatopractrice et grâce à ses dons de couturière, elle fabrique de beaux vêtements pour les morts. Artiste, elle crée aussi des boîtes, des « tissanderies », dans lesquelles elle confectionne des scènes qui représentent de façon symbolique la vie du défunt. J'ai beaucoup aimé l'idée de ces « tissanderies », j'ai même cru que ça existait mais n'ai rien trouvé sous ce terme dans le dictionnaire. De l'histoire, je ne vous dis pas plus… Si j'ai lu ce roman avec plaisir et assez rapidement, ce ne fut pas vraiment un coup de coeur : malgré de beaux passages assez poétiques, on n'échappe pas aux clichés, à une vague impression de déjà vu, déjà lu.
Je terminais donc ce roman un peu déçue, il faut bien le dire, lorsque je découvris qu'il était suivi d'un texte d'une quarantaine de pages intitulé « À la recherche du sixième continent de Lamartine à Ellis Island, relation de voyage ». Très intriguée, je me lançai dans ce petit essai dans lequel l'auteur raconte comment il a été amené à visiter, un peu malgré lui, la ville de New York et de quelle façon il comprit en découvrant Ellis Island l'origine même de la démesure de cette ville, à savoir qu'elle a été bâtie par des émigrés qui, ne possédant rien, ont voulu créer quelque chose de grandiose. « New York… m'apparut être la plus grande ville de pauvres du monde, la seule entièrement faite par des pauvres, construite par des pauvres et même rêvée par eux. » Selon l'auteur, cette ville est « bien plus qu'une cité idéale, elle est un manifeste sur la puissance des pauvres gens, sur la force à inventer un monde et à le bâtir. Et ce n'est pas le rêve américain que j'ai touché là-bas, c'est le rêve socialiste originel. »
Lumineuse analyse qui pour l'auteur devrait nous inciter à être plus accueillants par rapport aux migrants, afin de ne pas se priver de toute la richesse qu'ils pourraient nous apporter…
Mais cela va plus loin : en effet, je me demande si ce petit essai ne vient pas aussi éclairer le sens même du roman qui le précède. Je m'explique  : Jean-Luc Seigle raconte que, pour des cours qu'il préparait, il a découvert que Lamartine était d'une certaine façon à l'origine du roman populaire avec son oeuvre parue en 1850 : Geneviève ou l'histoire d'une servante.
Il paraît, en effet que, dans la préface de ce roman, Lamartine parle d'une jeune couturière d'Aix-en-Provence nommée Reine (comme l'héroïne de La femme à la mobylette) venue jusqu'à Marseille pour le rencontrer. Elle souhaitait le remercier pour ses écrits poétiques qui la transportaient et elle lui dit ces mots très touchants : « Quand on vit seule comme moi, on a quelquefois besoin de se parler tout haut pour se convaincre qu'on vit. »
Persuadé qu'elle lisait aussi des romans, Lamartine l'interrogea sur ce sujet mais à sa grande surprise, elle répondit qu'elle ne lisait pas de romans : « aucun ne s'adresse à elle, aucun ne parle d'elle ou de ses semblables. Les romans, affirme-t-elle, sont bien trop éloignés de la réalité des gens ordinaires. » Là-dessus, Madame Lamartine de renchérir en remarquant qu'il n'existait pas, en effet, de véritable héroïne populaire.
Lamartine est convaincu : il faut écrire un roman pour le peuple et dans lequel le peuple serait véritablement au premier plan.
Et soudain, je comprends : n'ai-je pas, sous les yeux, l'héroïne féminine que cherchait à créer Lamartine ? La petite Reine de Lamartine, la petite couturière qui a fait des kilomètres pour rencontrer le grand poète est là, devenue personnage littéraire sous la plume de J-L Seigle. Et ce roman n'est-il pas, d'une certaine façon, une œuvre politique, celle des petites gens dont on parle peu, qui vivent de pas grand-chose et qui meurent sans personne ?
Oui, je pense soudain mieux comprendre le sens de tout cela : est-ce le roman du peuple et pour le peuple dont rêvait Lamartine que nous propose ici J-L Seigle ?
Alors, pourquoi ne pas lire le livre « à l'envers » en commençant par cette postface et en la transformant en préface ?

Allez, je vous laisse découvrir tout cela. Surtout, n'hésitez pas à me dire comment vous voyez la chose...

                       

mardi 14 novembre 2017

Encore vivant de Pierre Souchon


Éditions du Rouergue
★★★★★(J'ai adoré)

Quelle claque ce roman ! Quelle claque ! Je n'en reviens pas.
Après la lecture d'un livre, j'aime bien aller voir sur Internet à quoi ressemble l'auteur. Je le découvre - bel homme - interviewé sur TV5 Monde par une journaliste dont je n'ai pas trouvé le nom. C'est lui. Je mets un visage sur ces mots qui m'ont touchée au coeur, qui m'ont complètement bouleversée. C'est lui le journaliste à l'Humanité et au Monde Diplomatique né d'une famille de paysans du Serre-de-Barre en Ardèche et qui a épousé une jeune fille de la grande bourgeoisie germanopratine, la belle-famille et les vacances sur l'île de Ré qui vont avec, oui c'est bien lui, le bipolaire qui s'est retrouvé quatre mois après son prestigieux mariage à moitié à poil et mâchouillant une branche de buis, grimpé sur les épaules d'une statue de Jean Jaurès à Montpellier. C'est lui.
L'émotion me gagne en l'écoutant répondre à la douce voix de la journaliste : oui, si je suis là devant vous, c'est parce que je prends des cachetons, sinon je pète tout - et ça, il faut un peu de temps pour le comprendre et l'accepter -, oui ma femme s'est barrée, oui on ne ressort pas indemne d'internements à répétition, oui mon livre est politique, oui il y a des dominés qui s'en prennent plein la gueule et des dominants qui écrasent les petits de ce monde sans même s'en apercevoir comme quand on marche sur des fourmis en se baladant, oui il y a des conflits de classes et quand on se retrouve le cul entre deux chaises, comme moi, on se casse la gueule.
C'est du lourd et il est là à dire que la vie est belle et que, s'il est encore vivant, c'est pour en profiter. J'en ai le souffle coupé. Quelle force, quel courage, quelle volonté, quelle intelligence ! Je vous admire, monsieur Souchon, parce que vous vous battez. Contre votre maladie d'abord, et contre les inégalités ensuite. Je me demande d'ailleurs parfois ce qui vous a rendu le plus malade. Je suis soufflée par la force, la puissance de votre récit. Vous écrivez avec vos tripes dans une langue magnifique, forte, violente, avec des mots qui claquent, des phrases qui cinglent et qui se bousculent au portillon parce qu'on sent que ce que vous avez à dire, ça vous tient aux tripes. Il n'y a pas de pipeau là-dedans, vous n'écrivez pas pour faire du style ou raconter des histoires mais parce qu'il y a une urgence à exprimer vos émotions, c'est vital, viscéral et je vous jure, monsieur Souchon, que j'ai très vite compris qu'on n'était pas là pour s'amuser, non, vraiment pas !
Alors la scène inaugurale met vite le lecteur dans le bain : une crise, une belle : vous pétez les plombs. Les policiers que vous prenez pour les envoyés du diable vous font descendre bien gentiment des épaules de Jaurès et on vous embarque, direction l'HP. Ce n'est pas la première fois que vous y mettez les pieds : à vingt ans déjà, après de brillantes études, vous en aviez fait la terrible expérience : « J'avais vingt ans et j'avais senti dans ma bouche le goût de la vie qui s'en allait. » Là vous découvrez en vrac « les viols, l'anorexie... les suicides, les lacérations, flagellations, avalages de parfums, d'essence, scarifications, coups de tête contre les murs, overdose de cachetons. » Le programme est varié en HP.
Cada, votre père, garde-forestier, est là. Toujours. Ça va Chichi ? Oui Cada.
Vous aviez vingt ans et vous étiez bien persuadé que vous n'y mettriez plus les pieds. Et rebelote en 2003, puis ce 7 janvier 2009, vous retombez dans la maniaco-dépression. Là, pour ce énième séjour en HP, ils vous ont donné la dose de neuroleptiques, votre maladie est identifiée et pour vous c'est un soulagement, n'empêche que pour le moment, vous tenez à peine debout, c'est votre père qui vous soutient dans les allées du parc.
Vous l'interrogez beaucoup sur votre famille de petits paysans ardéchois : la guerre, la misère, le difficile travail de la terre et le déclin de cette paysannerie, vos racines. Il vous en raconte, votre père, sur lui, sur eux : vos grands-parents dont vous n'avez jamais fait le deuil, vos arrière-grands-parents.
D'une certaine façon et sans vraiment le vouloir, il vous aide à bâtir la légende, aussi lourde pour vos frêles épaules qu'une statue de Jaurès. Ce passé vous obsède et vous bouffe. Les vôtres sont des petits, des humbles, ils se la ferment. Ça vous a permis de bâtir votre mythe perso au sujet de vos origines sociales et familiales. Quand vous apprendrez la vérité, ça vous fera comme un poing dans la figure mais peut-être vous faudra-t-il passer par là pour dénouer les nœuds et y voir plus clair .
Quel récit terrible et lucide dans lequel vous vous mettez à nu et permettez-moi de vous dire, monsieur Souchon, que vous êtes magnifique, une belle personne comme on dit, bourrée d'humanité, sincère, sensible, avec de l'humour à revendre. J'ai beaucoup ri en vous lisant. Oh que oui vous êtes vivant ! Bien plus que d'autres qui sont certainement persuadés de l'être plus que vous mais qui ont enterré depuis bien longtemps leur altruisme, leur générosité et leur empathie, si toutefois ils en ont eu un jour… En plus, vous qui rêviez de devenir écrivain : c'est fait, vous l'êtes, votre plume est magnifique de fureur et d'amour.
Bravo, monsieur Souchon et SVP, restez vivant le plus longtemps possible !

Sempervirens, comme votre séquoia...

samedi 11 novembre 2017

Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas


 Éditions Seuil
★★★★★ (J'ai adoré)

C'était fin août, à la radio ou à la télé, je ne sais plus, à l'occasion de la rentrée littéraire, une anecdote à propos de ce livre a retenu toute mon attention : la mère de Chantal Thomas, adolescente, s'était baignée dans le Grand Canal du château de Versailles. Dire que cette expérience m'a parlé est un bel euphémisme : non que je me sois jetée tête la première dans un plan d'eau royal mais figurez-vous que des châteaux de la région parisienne, j'en ai visité un paquet ! Mon père adorait ça et l'été, sous un soleil écrasant et des températures caniculaires, nous arpentions régulièrement les allées éblouissantes de Vaux-le-vicomte, les contre-allées aveuglantes de Fontainebleau ou de Courances. Si vous saviez combien de fois j'ai envié les canards qui batifolaient tranquillement dans l'eau fraîche des bassins. J'aurais donné une fortune pour m'allonger dans leur flotte verdâtre et fangeuse ! Cela a pour nom l'appel de l'eau et j'y suis ultra sensible. Impossible de résister. J'aurais deux trois anecdotes à peine avouables à vous raconter à ce sujet ! Ma capacité à me plonger dans l'eau si j'ai trop chaud n'a aucune limite : ni celle de la pudeur, ni celle de la loi ou d'un quelconque interdit. Je ne résiste pas, où que je sois… D'ailleurs, si le souvenir de certaines visites a pu se perdre en chemin, je n'ai jamais oublié mes bains et je pourrais vous citer une longue liste de lieux où j'ai aimé nager.
Bref, je savais que ce livre me parlerait et ce fut le cas !
Par où commencer ?
Peut-être par l'épisode de la mère évoluant dans l'eau du Grand Canal, sous l'oeil ahuri des fantômes du passé, faisant une espèce de pied de nez à l'Histoire : mythique, magique, magnifique…
Le reste l'est tout autant... La première page par exemple où l'auteur raconte un bain sous la pluie en Méditerranée. Elle repense à sa mère et comprend soudain ce qu'elle lui a transmis : « l'énergie d'un sillage qui s'inscrit dans l'instant, la beauté d'un chemin d'oubli... », quelque chose qui n'appartient ni à l'Histoire ni à la durée mais plutôt qui est hors du temps, lié au plaisir immédiat, à la sensualité, au bonheur tout simplement. Vivre dans le présent. C'est toute une philosophie tout ça, non ?
Ce livre sur la mer, sur les plages et les rivages, parle d'une mère, celle de l'auteur. Une mère fantasque avec laquelle pendant longtemps Chantal Thomas a le vague sentiment de n'avoir pas beaucoup de points communs. Pas une étrangère, non, quelqu'un de différent qu'on regarde un peu avec étonnement, curiosité. « Ma mère est une enfant à part. » confie l'auteur. Une mère qui n'a pas toujours joué complètement son rôle tellement elle était tournée vers l'ailleurs, l'extérieur, la mer, l'horizon. « De même que Colette écrit de Sido, sa mère, qu'elle a deux visages : son visage de maison, triste, et son visage de jardin, radieux, ma mère a deux visages : son visage de maison, obscur, et son visage de natation, lumineux. »
 D'ailleurs, Chantal Thomas, dans une interview, explique qu'elle a eu l'idée d'écrire ce livre en lisant le Journal de deuil de Roland Barthes. Ce dernier, après le décès de sa mère dont il était très proche, s'est trouvé plongé dans une telle détresse qu'il a tout fait pour que rien ne change dans la maison. Aucun objet ne devait être déplacé. Sa mère était une femme d'intérieur et Roland Barthes avait toujours vécu dans ce petit univers rassurant et protecteur. La mère de Chantal Thomas, elle, était une femme d'extérieur : elle aimait nager, vivre cette liberté absolue, ce plaisir total de s'abandonner à la sensualité quoi qu'il arrive, dans une communion totale avec les éléments. Car nager, c'est s'alléger : de son propre poids, de celui de ses vêtements et peut-être même de ses soucis.
Longtemps, les femmes n'ont pas appris à nager, on les préférait engoncées, immobiles, tenues. Avait-on peur qu'elles s'enfuient vers d'autres rivages ? « Il faut dire que la nageuse… est un phénomène neuf et d'exception dans une histoire de l'humanité qui revient pour les femmes à une histoire de leur immobilisation, de leur identification imposée à des êtres de pudeur et de faiblesse, des créatures maladives qui ne peuvent que demeurer sur le rivage, empaquetées de jupons, de robes et de châles, protégées du vent et du soleil. »
Nager c'est s'émanciper, s'éloigner, s'ouvrir au monde, se lâcher, s'abandonner, offrir son corps nu au plaisir… Encore une fois, finalement, c'est tout un art, une philosophie !
La transmission de la mère à la fille ne s'est peut-être pas faite par des mots, des phrases, des réflexions théoriques mais par des gestes, ceux d'un crawl parfait qui fend gracieusement l'espace de l'océan, propulsant le corps de la nageuse vers un horizon illimité, une liberté infinie qui invite à profiter de ce qui ne dure pas, à jouir de l'instant.
Vers la fin de l'oeuvre, les pages où l'auteur évoque sa mère vieillissante et sa prise de conscience soudaine de ce qui les lie sont magnifiques et bouleversantes.
Chantal Thomas évoque une enfance à Arcachon avec parents et grands-parents où elle est bien persuadée de vivre dans le plus bel endroit du monde. La plage ? Un espace de lumière, d'eau et de sable où la mère et la fille tissent des liens, plus qu'ailleurs peut-être… C'est aussi le lieu du jeu, de l'observation, de l'invention, de l'expérimentation que l'on partage avec des camarades d'un jour ou d'un été… Merveilleuses pages qui racontent les journées de l'enfance…
J'ai tellement eu envie de découvrir ces lieux magiques si bien décrits dans ce livre que j'ai réservé une maison pour les vacances de printemps, à Arcachon, la ville des quatre saisons…. J'ai noté sur un petit carnet le nom des rues et des plages que mentionne Chantal Thomas, sans oublier l'île aux oiseaux, où nous irons peut-être. Ce n'est pas la première fois que je traîne tout mon petit monde sur les traces de maisons ou de chemins qui parfois n'ont jamais existé sinon dans l'imagination de leurs auteurs. Je me suis promis aussi - mais ça, c'est pour plus tard - d'aller nager en Méditerranée, au Cap Martin. Ce n'est pas tout près, il me faudra traverser la France mais pour me baigner « là où la mer est translucide, du bleu liquide d'une pierre précieuse », je serais capable de tout.

L'appel de l'eau n'a ni limites ni frontières…

 

mardi 7 novembre 2017

Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon


Éditions Actes Sud
★★★☆☆(J'ai bien aimé)

Allons à l'essentiel : l'affaire Patricia Hearst m'a passionnée.
Février 1974, cette jeune fille, issue d'une famille richissime, est enlevée par un groupuscule révolutionnaire : le SLA (Armée de Libération Symbionaise), une bande de gamins idéalistes (ils ont entre 23 et 29 ans) qui veulent que les gens aient à manger. 
C'est tout simple. 
Ils demandent au père de Patricia de fournir des repas à ceux qui ont faim. Le père s'y colle. Mais pas assez selon sa fille qui le lui reproche : tu peux faire mieux, espèce de gros lard, tu as plein de fric. Bon, c'est moi qui traduis ses paroles mais en substance, c'est ça. On le voit, Patricia dite Patty partage les revendications de sa bande de ravisseurs à peine plus âgés qu'elle. Elle les a faites siennes et attend une promesse : « que chacun... soit toujours sûr d'être nourri, soigné, logé, instruit et vêtu… » CQFD.
Que lui est-il arrivé ? L'a-t-on droguée ? Lui a-t-on fait un lavage de cerveau ? Est-elle devenue folle ? Ou alors, prenons les choses dans l'autre sens : s'est-elle sentie ENFIN libre, libre de penser, d'exister, de VIVRE même, de faire autre chose que d'être la petite mijaurée soumise qui se la ferme, bientôt épouse et mère de famille empêtrée dans sa petite vie irrespirable ? Et si cet enlèvement était la bonne occase pour se barrer, prendre son destin en main, revendiquer, lutter, exister ? 
Elle est ravie dans tous les sens du terme, celle qui crie haut et fort à la face d'une Amérique médusée : « Je suis VIVANTE! ».
Il y en a eu d'autres, des comme elles, des qui n'ont pas voulu rentrer parce qu'enfin la vie devenait intéressante : Mercy Short et Mary Jamison, enlevées toutes les deux par des tribus indiennes en 1690 et en 1753 et qui n'ont jamais voulu retrouver le bercail : elles ont préféré à leur petite vie pépère et mortelle aller là où la route était moins lisse et leur destin moins étriqué. Elles ont fait un choix et ont pris soudain le chemin de traverse. 
Que répond Patricia lorsqu'à son procès on lui demande pourquoi elle n'a pas profité des occasions qu'elle a eues de fuir, que répond-elle ? « Et je serais allée où ? » 
Tout est là, dans ces trois mots : quel autre lieu que celui où je suis me donnera le droit d'exister, le droit d'être ce que je suis vraiment, le droit de donner un semblant de sens à ma vie ?
Je me laisse aller à imaginer le nombre de femmes comme cela qui, si l'occasion se présentait, même une minuscule occasion, fausseraient bien gentiment compagnie à leur petite famille pour aller voir du pays. Ciao les gars, à un des ces jours si j'y pense... 
Heureusement pour notre société, pour l'ordre des choses, ça n'arrive pas tous les jours ! En tout cas, ça laisse rêveur. Une petite étincelle et BOUM, c'est la métamorphose : je troque mon petit gilet gris, mes perlouzes et mes chaussures vernies contre une veste treillis, des rangers et un fusil semi-automatique. Je pose mon livre, ma tasse de thé et ma raquette de tennis et j'attaque une banque. Qui suis-je ? Qui est-on, au fond ? Vertigineux…
J'ai beaucoup aimé dans le livre de Lola Lafon l'évocation de ces femmes « qui, le soir, depuis leur chambre d'enfant, rêvent aux échappées victorieuses, elles monteront à bord d'autocars brinquebalants, de trains et de voitures d'inconnus, elles fuiront la route pour la rocaille » - pour la racaille?!! - , j'ai adoré le portrait qui est fait de Patricia Hearst, son évolution, ses fascinantes bandes-audio (sont-ce les vraies ???), l'évocation de son procès. Tout ça m'a vraiment passionnée.
EN REVANCHE… je n'ai rien compris au choix narratif que j'ai trouvé tout simplement catastrophique : je m'explique - si j'y arrive parce que j'avoue que là, j'ai un peu ramé !
 Donc, Lola Lafon (l'auteur – re ou trice, je ne sais plus...) imagine qu'une jeune universitaire américaine féministe, Gene Neveva, arrive en 1974 dans le Sud-Ouest de la France pour enseigner au collège des Dunes. Elle a travaillé sur ces femmes qui ont décidé de rester vivre avec leurs ravisseurs. Elle recherche une secrétaire car elle est chargée d'intervenir dans le procès de la jeune Hearst et doit constituer tout un dossier en sa faveur. Elle recrute donc une jeune fille, Violaine, qui l'aide à décortiquer toute la doc qu'elle a accumulée. Évidemment, elle va éveiller la naïve Violaine, lui ouvrir les yeux sur les réalités de ce monde et lui apprendre à penser - comme elle, bien sûr !.
Le livre de Lola Lafon s'ouvre sur un « VOUS » qui s'adresse visiblement à l'Américaine. Mais qui parle ? Qui est la narratrice ? En fait, tenez-vous bien : c'est une voisine de Violaine - Lola ? - qui plus tard, raconte ce qui s'est passé dans ce village des Landes et ce que sont devenues la prof de fac (l'Américaine) et Violaine… Ouf ! 
Quel intérêt ? Pourquoi cette complexité inutile, cette construction doublement impossible ? Qu'est ce que ça apporte au récit ? Montrer des mises en abyme ? Comment Violaine devient l'héritière de Patty Hearst et de Gene Neveva ? Comment se transmettent les idées, naissent les révoltes et les révolutions ? Mais toutes les adolescentes américaines de l'époque étaient devenues des Patty, non ? A quoi bon cette démonstration un peu pesante ? Il suffit de lire l'histoire de Patty, de découvrir les transcriptions des incroyables bandes enregistrées qu'elle envoyait à ses parents pour avoir envie de se lever et de marcher sur ses pas ! En pensée… au moins (je rassure ma famille!)
Et ce VOUS qui nous colle aux bottes, je l'ai trouvé vraiment insupportable ! Qui « vous » ? Moi ? Mais qui parle ? Difficile d'y voir clair. Dommage. Non je n'ai pas trouvé ce procédé de narration judicieux. Mais bon, le reste, je l'ai avalé cul sec. Et puis, j'aime bien aussi l'écriture de Lola Lafon, elle est dynamique, vivante, très punchy.

Allez, tout ça se lit bien quand même, regardons la moitié pleine du verre !

                              

dimanche 5 novembre 2017

Être, tellement de Jean-Luc Marty


 Éditions Julliard
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)

Alors là, c'est typiquement le genre de roman qu'on adore ou qu'on déteste, un livre d'atmosphère, à la Duras ou à la Modiano. Je l'ai pour ma part, malgré peut-être quelques longueurs, trouvé envoûtant et mystérieux et je sais qu'il me restera longtemps des images de villages du Nordeste brésilien battus par les vents, de terres arides et brûlées, de maisons coloniales vides et de végétation pourrissante, d'échanges à demi-mots entre des êtres qui ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes, d'errances et de désespérances.
Ils sont trois : la femme, Louise Fabre, pianiste française expatriée, devait rejoindre son mari à São Paulo mais elle n'est pas partie et loge encore chez son ancien professeur de piano - une femme, mais je ne sais pas encore bien me situer par rapport à l'écriture inclusive : comprenez ancienne professeure - qui habite une maison de pêcheur sur une falaise face à la mer. Son fils, Luca, vit loin d'elle, en France, et son absence est pure souffrance.
Il y a aussi Antoine Delacourt : un homme qui « voyage pour de vrai », pensent ses amis, un ingénieur en informatique qui reste plusieurs mois à l'étranger quand il part. De ce qu'il a vu au Bangladesh, à Dacca, après un tremblement de terre, il ne se remettra certainement jamais. « C'est un homme qu'il faut aller chercher dans ses absences. Il n'a pas les moyens d'être là... » pense-t-on de lui.
Un ami d'enfance, Charles, producteur de documentaires de voyages, lui propose de faire des repérages dans la région du Sertão, « une région à l'intérieur du Brésil, à l'écart de tout ». L'Alliance française de Recife a même trouvé un guide qui parle français et connaît bien le coin. Alors, bourré d'anxiolytiques, Antoine est parti, sans penser, plutôt « en dehors » de ce voyage dont il est plus spectateur qu'acteur. Et maintenant, il attend dans une maison coloniale d'Ubatuba do Norte que le guide lui fasse signe. Il boit la cachaça qu'il trouve au dépôt-bar au bout de la rua Baixo. Au fond, il n'attend plus rien : « À Ubatuba do Norte, Antoine Delacourt n'attend plus la suite, il n'y a plus l'histoire de l'homme d'après. », « Cette nuit, dans la spirale de ses songes, il courait derrière un mot. Un seul s'était enfui, ouvrant une brèche par où les autres s'étaient engouffrés à leur tour. Il n'existait aucun décor précis, seulement une couleur grise, d'aube flottante. Quel était ce mot ? De quelle histoire était-il la clé, ou la somme ? Il faudrait qu'un jour, il réussisse à peler ses rêves, qu'il cherche dans les couches les plus anciennes. »
Et puis, il y a Everton, le guide, Everton Dos Santos qui s'est lancé dans l'élevage de crevettes près de Cruz das Almas mais il vient d'apprendre qu'on ne lui installera pas gratuitement l'électricité, nécessaire au moteur de la pompe, il ne pourra jamais payer et ses bestioles vont crever une à une dans une eau non brassée et sans oxygène. Deviendra-t-il aussi pauvre que son père Guillermo, que sa mère Jessica, que son grand-père Zezim, ces hommes et ces femmes du Sertão vivant dans « l'aridité extrême, le bétail qui mourait, la dureté des grands propriétaires » et qui connaissaient, au quotidien, la faim, lancinante, obsédante et mortelle ? Il lui faudra se rapprocher de ses origines, savoir d'où il vient, de quels flagelados il est issu pour comprendre ce qu'il est et être capable d'avancer.
Lorsque ces trois êtres se retrouvent pour ce voyage commun, espèce de quête des origines, de descente en eux-mêmes, dans le silence de leurs souffrances intimes profondément enfouies, dans la chaleur intenable des routes cabossées et du pick-up déglingué, s'exprimera progressivement leur impossibilité de vivre, d'être ce qu'ils sont sans un retour nécessaire sur leur passé, sur des choses qui n'ont jamais été exprimées et qui sont là, en eux, et qu'ils devront exhumer pour continuer à vivre.
Peut-être que ce voyage leur donnera la possibilité de retrouver une certaine forme de sérénité, voire de renaissance, à travers les rencontres qu'ils feront et les lieux qu'ils traverseront.
Il y a quelque chose du silence d'une tragédie dans ce texte : on ne sait pas si le pire surgira soudain de l'intérieur des êtres ou des hommes qu'ils rencontreront, des cangaçeiros, bandits des grands chemins, prêts à tuer pour manger et réparer les injustices.
Je pense que l'auteur connaît très bien les régions dont il parle car on sent vraiment une intimité très forte avec les espaces décrits, leur histoire et les mœurs des gens qui y vivent.
Si, comme je le disais au début de l'article, Être, tellement peut enthousiasmer ou irriter, il n'en reste pas moins un texte d'une qualité littéraire indéniable : l'évocation des ces âmes en peine en quête d'un peu de paix intérieure dans ce Brésil de terres desséchées est vraiment splendide : la langue est poétique, sensuelle, à la fois douce et violente, dense et silencieuse, elle nous prend, nous saisit. La tension est là, palpable à chaque page, contenue dans chaque silence. La phrase mime la musique du vent, des notes de piano qui s'égrènent, la musique des mots fragiles et meurtris, à peine capables de traduire les émotions, les douleurs, les plaintes. Elle dit les silences, les soupirs.

Je ne peux que vous inviter à vous y plonger, peut-être même à vous y perdre… 

                 


jeudi 2 novembre 2017

Mise à jour de Julien Capron


 Éditions Seuil
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)

Ah, les nuits d'Halloween, très peu pour moi ! Tandis que mes gamins se précipitent dans le premier cinéma pour hurler de plaisir et trembler de joie devant un clown grimaçant ou une horrible poupée malveillante, m'assurant qu'ils ne rentreraient pas avant deux heures du matin, je me plonge avec délice dans un roman policier qui me fait de l'oeil depuis quelque temps. Et l'expression « faire de l'oeil » est à prendre au sens propre parce que, selon l'inclinaison que vous donnez au livre, l'oeil s'ouvre ou se ferme (on appelle ça un « flip lenticulaire » paraît-il…) Effet garanti !
Je commençais tranquillement ma lecture lorsque soudain, j'entendis la porte grincer…
Non, je plaisante ! Allez, me voilà plongée dans Mise à jour de Julien Capron, journaliste de formation et scénariste. Le texte se présente un peu comme une pièce de théâtre : chaque protagoniste prend la parole comme pour témoigner après coup de ce qui s'est passé.
Et que s'est-il passé ? Eh bien, imaginez une société où l'on note tout : les restos, les hôtels, les sites touristiques, les livres même… Mais cela ressemble fortement à la nôtre, me direz-vous. Oui mais si l'on vous notait VOUS aussi, en tant qu'individu ? Imaginez, vous passez dans la rue, vous croisez quelqu'un qui vous lâche un regard noir : clic, vous lui mettez une sale note. Votre ami a quelques minutes de retard ? Allez zou, un rouge : « une saloperie de Jugement dernier en temps réel ». Imaginez le pouvoir que chacun aurait sur l'autre ! Quel enfer ! Et puis, pas besoin de s'expliquer, de se justifier : t'as une sale tête, clac, une sale note ; toi, t'as l'air sympa, clic, un vert. Tu es quoi toi, en ce moment ? Je suis « orangeclair », j'espère être « vertclair » dans la journée car j'ai un entretien d'embauche et pour être embauché, il faut être bien noté (entre l' « orangeclair » et le « vertfoncé »). 
Tiens, c'est marrant, je ne sais pas pourquoi mais toutes ces couleurs me rappellent les évaluations par compétences : comme la note chiffrée risque de choquer l'élève, on utilise des couleurs, paraît-il que c'est moins violent. Je ne suis pas psychologue mais ma fille à l'école primaire avait eu une fois (une fois seulement, ouf!) un marron. J'ignore ce que symbolise le marron pour vous, mais pour ma fille, je vous assure qu'elle aurait mille fois préféré avoir une sale note.
Bon, revenons à nos couleurs : je vous sens un peu perdu, alors, je vais vous faire un petit schéma : « vertfoncé » = tb / « vertclair » = b / « orangetrèsclair » = ab / « orangeclair » = moyen / « orangefoncé » = mauvais / rouge = très mauvais.
Voici la hiérarchie sur eVal (l'appli en question) :
« La plupart des gens sont orangeclairs ou vertclairs. Au-dessus de vertclair, on est une star ; au-dessous d'orangeclair, on entre dans les premiers cercles de l'enfer. Je dirai : orange pour un type qui empêche son voisinage de dormir depuis deux mois ; orangefoncé pour un PDG qui vient de déménager son usine pendant la nuit en laissant quatre cents ouvriers sur le carreau ; rouge pour un politique qui vient de tomber pour corruption ; rougeclair pour un serial killer ; rougefoncé pour un serial killer djihadiste qui fait collection d'artefacts nazis. »
C'est plus clair ? Alors, je reprends, vous vous rendez à un entretien d'embauche et vous êtes « orangefoncé » : eh bien, c'est MORT, vous pouvez rentrer chez vous, on ne vous prendra JAMAIS.
Dans notre roman, il s'agit d'une jeune actrice, Olivia Muller, qui vient de se voir refuser son droit à l'adoption parce que sa note est trop basse. Et le problème, c'est qu'elle ne comprend pas POURQUOI sa note est trop basse et c'est l'énigme que Léandre, un de ses amis, va tenter de résoudre. Pourquoi Olivia a-t-elle une note aussi désastreuse, pourquoi est-elle « orangefoncée » ? Qu'a-t-elle fait pour en arriver là ? Elle ne voit pas elle-même et passe ses journées à pleurer sur son sort.
Évidemment, il y aurait une solution très simple : casser la sécurité d'eVal et aller trouver là-dedans toutes les infos qu'on cherche, mais lorsque l'on sait que le fondateur d'eVal n'est autre que le petit frère de Léandre, on se dit que le bras de fer ne va pas être simple.
Cette appli est-elle bien morale ? Est-elle trafiquée ? Et si oui, dans quel but ? Peut-on se fier à la logique mathématique, aux algorithmes ?
Une avalanche de questions d'actualité…
Comme je vous l'ai dit, Olivia est actrice à la Comédie-Française et j'ai beaucoup aimé, en arrière-plan, l'évocation du monde du théâtre et les réflexions sur le rapport entre fiction et réalité…
Bref, quand les gamins sont rentrés et qu'ils ont vu mon livre à œil « flip lenticulaire », ils se sont précipités dans leur chambre avant même que je tente de leur expliquer l'intrigue de mon polar : et clac, un rouge pour eux. Je n'aime pas qu'on refuse d'échanger sur la littérature, quelle qu'en soit la raison !

Et deux secondes après, un « vertfoncé », pour me rattraper : ce sont mes gosses quand même ! 

mardi 31 octobre 2017

Abigaël de Magda Szabó


Éditions Viviane Hamy
traduit du hongrois par C. Philippe
★★★★★ (J'ai adoré)

De certains livres, on sait qu'on ne les oubliera jamais...
Pour moi, Abigaël fait partie de ceux-là, de mes livres cultes qui ont ce quelque chose de fascinant, de mystérieux, de grave qui les place au-dessus des autres.
C'est pour le 100e anniversaire de la naissance de Magda Szabó (1917- 2007) que les Éditions Viviane Hamy publient ce roman d'initiation devenu un classique beaucoup lu en Hongrie, notamment par les jeunes, et pour la première fois traduit en français.
Peut-être connaissez-vous du même auteur La Porte, prix Fémina étranger en 2003 ? Si ce n'est pas le cas : courez chez votre libraire !
Dans Abigaël, nous sommes à Budapest pendant la Seconde Guerre Mondiale. Georgina Vita, jeune fille choyée et gâtée, mène une existence heureuse avec son père, un général veuf qu'elle aime d'un amour fusionnel, et Marcelle, sa gouvernante française obligée de regagner rapidement son pays. Gina doit donc entrer en pension. C'est la décision de son père et elle est irrévocable. L'adolescente fait tout pour y échapper, propose de rester avec sa tante Mimó qui s'occupera d'elle. Elle refuse de quitter son lycée Atala Sokoray, toutes ses amies et le jeune lieutenant dont elle est secrètement tombée amoureuse. Non, ce n'est pas possible !
Mais son père demeure inflexible et Gina ne comprend pas pourquoi cet homme plein d'amour pour sa fille semble soudain vouloir l'éloigner … A-t-il une maîtresse ? Oui, c'est sûrement ça, pense Gina, il veut se remarier.
« Ne dis au revoir à personne, amie ou connaissance, ni même au personnel. Tu ne dois pas dire que tu quittes Budapest. Promets-le-moi ! » lui souffle son père avant de la quitter. Pourquoi tant de mystères ?
C'est ainsi que Gina sera conduite à Árkod, au Nord-Est du pays, au bout du monde pour elle et son nouvel établissement scolaire, la sévère institution calviniste Matula, l'effraie terriblement. « Massive, austère, blanche. Les fenêtres sont petites, la porte cochère renforcée de ferrures, et il y a des grilles aux fenêtres. Cet endroit doit être très vieux et ne ressemble pas à une école, mais à autre chose. A une forteresse. » On a envie d'ajouter : à une prison !
Pourquoi son père l'abandonne-t-il ainsi sans lui donner aucune explication ?
La jeune fille est prise en charge par sœur Zsuzsanna, la préfète d'internat, qui lui demande tous ses objets personnels avant de lui remettre une triste blouse sans ornements…. C'est le désespoir !
Il va lui falloir maintenant se faire de nouvelles amies, accepter des jeux qui ne lui sont pas familiers, se plier à une discipline de fer et à une vie austère dont elle n'a pas l'habitude.
À la limite, Gina serait prête à faire un effort si au moins elle savait pourquoi son père qu'elle aime tant la laisse seule et si loin de lui.
Et, croyez-moi, la jeune fille est loin d'être au bout de ses peines: elle va devoir se plier à la vie en communauté, s'intégrer au groupe des jeunes filles, accepter des règles très strictes, apprendre à connaître et à respecter chacun de ses professeurs, être capable de dépasser les apparences, cesser d'être une petite fille fière, impatiente et capricieuse… autrement dit, grandir...
Pas si simple !
En est-elle capable ?
Et si fuir s'avérait finalement être LA solution ?
Heureusement, au fond du jardin, se cache une statue de jeune fille que tout le monde surnomme Abigaël et qui a un don : oui, elle fait des miracles, on peut lui confier ses peines sous forme de messages écrits, elle fera tout pour réconforter, consoler, apaiser celle qui souffre.
Mais qui se cache derrière cette statue ? Qui est toujours là pour soulager la peine des pensionnaires ? Qui est Abigaël ? Encore un autre mystère…
Je le dis clairement : ce livre est un pur délice, vous allez partager le quotidien des Matuliennes, découvrir des personnages fascinants, des portraits extraordinaires, il vous faudra tenter de percer des mystères épais comme les murs de Matula !
Le suspense omniprésent et l'intrigue captivante m'ont tenue éveillée bien tard : j'ai adoré l'atmosphère mystérieuse et inquiétante de ce livre, ce huis clos un peu étouffant élèves/professeurs, l'évocation de la vie quotidienne dans ce pensionnat et la présence angoissante de la guerre qui menace et se rapproche chaque jour de Matula…

Mes enfants auront eu leur Harry Potter, moi j'ai mon Abigaël… et il est… génial !

                                       

samedi 28 octobre 2017

Pourquoi les oiseaux meurent de Victor Pouchet


 Éditions Finitude
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Prêts pour l'aventure ? Alors, embarquez-vous avec Pouchet (oui oui, comme l'auteur), sur le Seine Princess. Pour aller où ? Pour descendre la Seine, de Paris à Honfleur en passant par Bonsecours, Haute-Normandie. Car à Bonsecours, figurez-vous qu'une pluie d'oiseaux morts vient de s'abattre sur la ville et notre ami Pouchet (vous verrez, il est très attachant cet homme-là) est très intrigué par le phénomène. 
Ah bon, pourquoi ? 
Parce qu'il est originaire de Bonsecours, alors cette affaire le touche (contrairement au reste du monde qui n'en a rien à faire), peut-être aussi parce qu'enfant, il a eu un perroquet nommé Alfred, ce qui l'a sensibilisé à l'ornithologie et puis, au fond, ça fait longtemps qu'il n'a pas vu son père et ce serait l'occasion de resserrer les liens comme on dit. Enfin, il doit travailler ses cours et il n'en a pas vraiment envie…
Cela fait donc au moins quatre bonnes raisons de s'intéresser à cette chute d'oiseaux morts, alors, il embarque pour mener son enquête : et si c'était l'apocalypse, la fin du monde ? Qui sait ? Peut-être y a-t-il urgence ? Pouchet le sauveur de l'humanité, le super héros des temps modernes… Suivons-le !
D'abord, des pluies d'animaux, il y en a plein la Bible : des grenouilles, des taons, des sauterelles, cailles et autres bestioles en tous genres tombent du ciel… et autant le dire tout de suite, ça n'annonce rien de bon. Un signe ? s'interroge Pouchet (ce nom me fait toujours penser à Pécuchet ). Une piste ? Qui sait ?
Pris en charge par Suzanne, la « commissaire de bord », notre aventurier, « de 40 ans au moins le benjamin » de toute la petite troupe, découvre les activités proposées par la compagnie maritime, grignote quelques viennoiseries, discute avec Jean-Pierre, ingénieur dans l'armement, qui lui fait un exposé détaillé sur le « Pigeon Project » (ou comment on avait imaginé utiliser des pigeons pour guider les missiles pendant la guerre) et regagne le pont afin d'observer les usines produisant des fumées capables de tuer quelques milliers d'oiseaux innocents. 
La pensée de Pouchet s'égare, il repense à son enfance, à ce qu'il est devenu...
La croisière prend son temps et dans sa cabine, notre enquêteur ouvre un à un les nombreux livres qu'il transporte (Livre des damnés de Charles Hoy Fort, Histoire naturelle de Pline...), recopie des passages dans son cahier, et sombre dans le sommeil, « état intermédiaire entre le positif et le négatif, le réel et le néant ».
Il n'ira pas visiter Giverny ni écouter la conférence sur « le tournant impressionniste », en revanche, il boira quelques verres en écoutant l'impro du pianiste Cheval, ne manquera pas d'embrasser Clarisse avant de s'abandonner au refuge-sommeil dans sa cabine n°313.
E la nave va...
Entre lectures et déambulations, errements et divagations, Pouchet, qui n'est ni ornithologue ni touriste, espèce de « guignol égaré dans un voyage organisé sur la Seine pour sauver l'humanité courant à sa perte », avance vers un avenir incertain (la fin du monde ?) et un passé qu'il se réinvente au gré de son imagination et de sa douce folie, se trouvant un ancêtre célèbre : un Pouchet, un Félix-Archimède Pouchet (et j'ai vérifié - moi aussi je mène mon enquête! - le fondateur du Muséum d'Histoire Naturelle de Rouen est bien un certain Félix-Archimède Pouchet. De la famille de l'auteur ? Qui sait ?)
Où cette minutieuse enquête va-t-elle mener notre pauvre hère ? Peut-être à l'essentiel… donner un sens à sa vie, se divertir en offrant un peu de consistance à une existence bien tristounette : « Cette série d'élucubrations c'était sans doute la seule chose consistante que j'avais faite depuis quelques années. «- A quoi as-tu occupé ta jeunesse ? - J'ai rempli un cahier d'oiseaux morts. - Ah, très bien. »
Ou bien, est-ce le début de quelque chose de plus grave dépassant notre pauvre personnage et nous concernant tous : une espèce de menace qui s'appelle la disparition des espèces...
J'ai aimé le ton à la fois mélancolique et ironique de ce roman, qui met en scène un voyage insolite, absurde, une espèce d'embarquement, métaphore d'une quête intime, de soi et du père, un retour vers le passé, vers l'enfance d'un homme (double de l'auteur ?) qui, ne sachant plus très bien où il en est et se voyant chuter (comme les oiseaux), se lance corps et âme dans un « river-trip normand » - est-il nécessaire d'aller bien loin pour se trouver ? - qui lui permettra peut-être de mieux se relever, de mieux repartir pour affronter la vie et « les ennemis de ses prochains duels ».
Un très beau texte sensible, drôle et plein de poésie ...
A ne pas manquer...

                       


mardi 24 octobre 2017

Une mer d'huile de Pascal Morin


Éditions du Rouergue
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Voici un texte comme je les aime, tout en tensions, en non-dits et en silences : Danielle, neurologue à la retraite, invite chaque été son fils, psychiatre divorcé et son petit-fils, brillant étudiant, à venir passer quelques jours dans sa très belle villa de Sanary-sur-Mer.
Est-ce parce qu'elle a bien conscience que chacun s'y ennuie un peu, est-ce parce qu'avec l'âge, les tâches matérielles lui pèsent de plus en plus ou bien, en tant que scientifique bien persuadée que tout n'est chez l'être humain que « connexions électriques » et « échanges chimiques », souhaite-t-elle malicieusement se livrer à une expérience ? En tout cas, cet été, Danielle a engagé une jeune femme, Prisca, comme employée de maison.
« Elle avait donc eu envie de mettre un terme à sa routine. Cette année-là, l'approche des vacances à Sanary, au lieu de la réjouir, l'avait pendant un temps angoissée. Elle s'était mise à redouter la répétition à l'identique des repas taciturnes, des promenades moroses et des soirées sans enthousiasme… Elle voulait que ça change. »
Or, cette jeune femme, ni belle ni laide, à la fois discrète et sensuelle, polie et distante, va petit à petit devenir le centre de l'attention des membres de cette petite famille frustrée, coincée et mal dans sa peau, les conduisant, bien malgré eux à s'interroger sur ce qu'ils sont vraiment, ce qu'ils attendent de la vie et la façon dont ils définissent le bonheur.
Cette jeune personne un peu mystérieuse va, comme dans une expérience chimique, leur servir de révélateur, jouer le rôle de l'élément perturbateur, les plaçant dans une position assez inconfortable, remettant en question, sans le vouloir, des années d'habitude et un mode de vie, de pensée, réglé au millimètre près.
Et s'il suffisait, dans ce bel agencement, de simplement déplacer un vase pour que tout soit remis en question et que chacun se sente déstabilisé ? Parfois de petits gestes produisent de vrais tremblements de terre...
J'ai beaucoup aimé ce court roman où chacun s'observe, s'épie silencieusement, s'interroge, se remet en question. Traversant tant bien que mal les chaudes journées d'été, les personnages, peu enclins à parler de leurs propres émotions, vont se livrer un peu malgré eux à une profonde et assez douloureuse introspection. Leur regard sur eux-mêmes et sur le monde va évoluer lentement et ils ne sont pas près d'oublier ce qu'ils vont vivre cet été là.
Une mer d'huile est un roman d'atmosphère : on ressent physiquement la chaleur écrasante du soleil, le malaise psychologique des personnages se débattant dans leur mal-être, tentant de résoudre leurs conflits internes sans quitter des yeux la fascinante Prisca dont la présence finit par leur être indispensable.
Mais où va les conduire cette étrange relation ? Vont-ils être capables d'y mettre un terme à temps ? Comment va s'achever cette étrange expérience scientifique ?
Un huis clos étouffant sous un soleil de plomb qui rappelle l'atmosphère des tragédies grecques où tout est calme en apparence mais où l'on sent que la tension et un certain malaise montent à chaque page tandis que les protagonistes vivent une véritable tempête sous un crâne.

Fort et troublant !

samedi 21 octobre 2017

La guerre à la politesse est un combat sans merci de Gaspard de Lalune


 Éditions Textuel
★★★★★(J'ai adoré)

Une bonne nouvelle : l'irrésistible album de Gaspard de Lalune est en librairie depuis le 11 octobre… Il est beau, magnifique même (on ose à peine l'ouvrir), plein de couleurs, chaque page mériterait d'être sous verre comme une affiche !
Gaspard de Lalune ? Mais qu'est-ce que c'est que ce nom ? Qui est ce Gaspard de Lalune ? Une postface nous apprend qu'il est né en 1876 à Bordeaux, qu'il commence sa carrière en 1898 et qu'il aurait participé au mouvement DADA, « Il aurait à lui seul plus d'un millier d'oeuvres allumées et écrits exhalant un rétro-futur sublimé avec un soupçon d'utopie joyeuse » (quel programme!), « pas alcoolique pour un saoul » (nous voilà rassurés!), il serait même à l'origine d'un mouvement « ayant pour seule arme la plume et l'art » : le « plum' art » (ah, ah, ça me va bien pour lire au lit !). Et, paraît-il que c'est une citation destinée aux pessimistes obscurantistes qui fut à l'origine de son travail : « Ici nuit, là-bas jour ».
Mais trêve de plaisanterie, qui se cache derrière ce pseudo ? Peut-être bien le très contemporain Vincent Falgueyret dont on apprend par une minuscule ligne qu'il serait « l'héritier probable de Gaspard de Lalune »… Un auteur qui, sous un autre pseudo : Auguste Derrière, a écrit auparavant d'autres textes : Les moustiques n'aiment pas les applaudissements (2009), Les mites n'aiment pas les légendes (2013)… et qui avoue que chez lui, le jeu de mots a quelque chose de pathologique et qu'il a même bien du mal à tenir correctement une conversation sans en placer un ! Décidément, que de mystères !
Bon, venons-en au fait : sans rire, si vous aimez les jeux de mots, l'humour absurde inspiré du Dadaïsme, les calembours impertinents, si les belles, que dis-je, les magnifiques planches colorées s'inspirant à la fois de l'esthétique pop, des anciennes publicités ou gravures style Belle Époque et des planches encyclopédiques joyeusement détournées vous tentent, si vous aimez les univers décalés, loufoques, déjantés, timbrés, toqués, complètement inattendus, génialement trouvés et diablement potaches, alors, c'est sûr, vous allez vous régaler et bien rire (et paraît-il qu'on en a besoin, ça permet de vivre plus longtemps - ce n'est pas votre but dans la vie ?, ah bon, tant pis). L'album fourmille de détails, vous avez le sentiment d'en avoir fait le tour quand une lecture plus fine, plus minutieuse vous apprend que vous étiez passé à côté d'une multitude de petites choses délicieuses et inattendues ou d'un jeu de mots qui soudain se révèle (eh oui, parfois je comprends vite mais il faut m'expliquer longtemps) !
Un vrai coup de coeur pour ce très bel ouvrage à savourer sans modération car, comme le dit bien justement l'auteur: grand cru... petite cuite …

Je ne résiste pas à l'envie de vous montrer mes pages préférées et pardonnez-moi pour la qualité bien médiocre de mes photos !