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mardi 20 juin 2017

L'île au rébus de Peter May


Éditions du Rouergue
traduit de l'anglais par: A. Bataille
✦✦✦✦✧ (J'ai beaucoup aimé)

Ah Peter May ! C'est vraiment ce que l'on peut appeler « une valeur sûre » : à travers chacune de ses enquêtes, on est amené à découvrir un territoire, les gens qui y vivent, leur histoire et leurs mœurs. Peter May va toujours sur les lieux où se déroulent ses romans, prend de nombreuses notes et va même jusqu'à filmer certains endroits afin de mieux en restituer l'atmosphère au moment de l'écriture !
L'intrigue est toujours bien ficelée, le suspense nous tient en haleine jusqu'au bout et un ultime rebondissement nous surprend alors que l'on pensait avoir trouvé le meurtrier ! Bref, on n'est jamais déçu !
L'île au rébus est le quatrième volume de la série « Assassins sans visages », chaque volume se lisant de façon complètement indépendante.
Roger Raffin, journaliste, a écrit un livre, un best-seller, intitulé « Assassins sans visages » dans lequel il décrit des affaires non élucidées par la police. Or, après un pari un peu fou avec ledit Raffin, Enzo Macleod, un spécialiste de la scène de crime, ancien médecin légiste de la police écossaise, en a déjà résolu trois. Il s'attaque ici à la quatrième qui va lui donner bien du fil à retordre !
En effet, il y a vingt ans, un certain Adam Killian, citoyen britannique de 68 ans, ancien professeur de génétique médicale tropicale à l'université de Londres et entomologiste à ses heures perdues, est assassiné dans son bureau. Il habite depuis quelques années sur l'île de Groix où il a pris sa retraite. Avant d'être tué, il a juste eu le temps d'appeler sa belle-fille, Jane, pour lui dire de faire rapidement venir son fils dans son bureau car lui seul serait capable de comprendre les indices qui permettraient d'arrêter le meurtrier. Pourquoi ne communique-t-il pas directement le nom de l'assassin à sa belle-fille, me direz-vous ? Eh bien il a ses raisons… que je vous laisse découvrir !
Hélas, le fils ne viendra jamais car il mourra dans un accident de voiture !
Immédiatement, un certain Thibaud Kerjean, un habitant de l'île peu apprécié par son entourage, est accusé du meurtre mais il est rapidement relâché faute de preuves. Cela dit, sur l'île de Groix, tout le monde le pense coupable.
Le bureau du chercheur est donc resté intact pendant vingt ans et le dernier espoir de Jane est l'arrivée de Macleod. Elle a déjà fait intervenir des détectives privés, des journalistes, des voyants même : mais rien à faire, personne n'a réussi à déchiffrer le ou les messages qu'Adam Killian a laissés sur place.
Et notre Enzo Macleod ne fait pas beaucoup mieux : il peine à trouver un sens à tout ce qu'il découvre, il sèche littéralement et ne comprend rien aux indices qu'il repère : de vieux Post-it avec des phrases sibyllines, un agenda ouvert, du répulsif antimoustique, une liste de courses, des milliers de bouquins etc, etc, bref un tas de choses refusant de dire quoi que ce soit...
Et, ce qui l'énerve au plus haut point, c'est que depuis sa descente du ferry, tous les habitants de l'île sont au courant de son arrivée et de son activité : impossible de passer inaperçu dans un coin aussi paumé ! A cela s'ajoutent un climat automnal humide et froid et des reins qui commencent à faiblir…
Bref, cette enquête va se révéler bien difficile d'autant que, sur l'île, on n'aime pas trop les gens qui viennent fouiller le passé et déterrer les vieilles histoires… Cela n'est pas bon pour le tourisme !
Je ne vous en dis pas plus pour ne rien dévoiler de l'intrigue !
Alors, si une petite balade entre Port-Tudy et Port-Mélite, le phare de Pen Men et le Trou de l'Enfer vous fait envie, si une petite pause au café le Triskell ou un bol de pâtes au thon bleu à l'Auberge du Pêcheur vous tentent, n'hésitez pas ! Avant les vacances et pour échapper à cette chaleur caniculaire, allez respirer l'air marin bien vif et bien frais de l'île de Groix et puis, si vous ne savez où aller cet été, en voilà une belle idée…

Dépaysement assuré ! 

                       

samedi 17 juin 2017

Maestro de Cécile Balavoine


Éditions Mercure de France
✦✦✦✦✦ (J'ai adoré)

Certains livres sont magiques : ils nous ensorcellent, nous ravissent, nous transportent, littéralement. Je me suis trouvée sous le charme de cette magnifique histoire, de cette écriture douce, sensuelle et poétique. Je sais d'avance que c'est un livre que je n'oublierai pas et que je porterai longtemps en moi, comme l'auteur a certainement porté longtemps en elle l'histoire qu'elle raconte… Est-ce une autobiographie ? Je ne sais pas vraiment. Il est écrit « roman » sur la couverture mais d'après mes recherches, de nombreux éléments du récit appartiennent bien à la vie de l'auteur.
Voici quelques bribes d'une histoire fascinante : Cécile, la narratrice, mêle deux époques dans son récit, son enfance et l'âge adulte. De son enfance, on retiendra son amour (et le terme est à peine assez fort) pour Mozart. Dans sa chambre, pas de poster de Police ou de Téléphone, non, des posters de Mozart qu'elle écoute religieusement, qu'elle joue au piano, qu'elle chante. Mozart, Mozart, Mozart. Elle entraîne ses parents à Salzbourg où a vécu le compositeur, apprend l'allemand, passe une audition pour rejoindre un choeur d'enfants, fête l'anniversaire de sa mort et celui de sa naissance en allumant dans sa chambre d'adolescente des bougies. Elle a même le sentiment profond de ne pas vivre à la bonne époque, comme s'il y avait eu une erreur. Elle aurait dû le rencontrer, ils auraient dû s'aimer. Il faut réécrire l'histoire. Elle le sent presque charnellement présent à ses côtés, elle a l'impression qu'il lui fait signe, qu'il lui parle. Sombre-t-elle dans la folie ? Non, cela s'appelle une passion et une passion à laquelle elle s'offre totalement.
Adulte, Cécile, devenue journaliste, tombe amoureuse d'un chef d'orchestre, un maestro, qu'elle a interviewé. Quelques mots au téléphone et c'est le coup de foudre. Ils se rencontrent furtivement entre deux avions, s'aiment à la folie, se donnent l'un à l'autre puis se séparent. A chaque fois, c'est un déchirement. Pourquoi cette passion, cet amour fou pour cet homme qu'elle connaît à peine ? N'attend-elle pas de lui qu'il soit « un passeur » vers l'Autre, celui qu'elle n'a pas et n'aura jamais, celui qu'elle aime d'un amour fou : Mozart ?
 Mozart, Maestro… Presque les mêmes lettres…
Et ces deux histoires, celle de l'enfance et celle de l'âge adulte, s'entremêlent et c'est tout simplement sublime parce que Cécile se livre sans compter, s'offre à la vie et à l'amour. Ses mots disent cette folie qui la porte, cette passion qui la dévore et qui donne un sens à sa vie tout en la rendant parfois invivable. Elle dit de façon magistrale son amour pour la musique, décrit ses émotions avec tellement de nuances, de beauté et de sensibilité que l'on plonge corps et âme dans ce récit qui nous enveloppe de volupté et de bonheur.
Et l'on n'a qu'une envie : écouter Mozart !
C'est magique, envoûtant et terriblement beau.

Un ÉNORME coup de coeur !

jeudi 15 juin 2017

Tu ne jugeras point d'Armel Job


Éditions Robert Laffont
✦✦✦✦✧ (J'ai beaucoup aimé)

C'est sur les conseils d'une amie belge (Cécile, tu te reconnaîtras!) que j'ai découvert Armel Job, un auteur de romans policiers… Elle en disait tant de bien que je n'ai pas résisté ! Et j'ai bien fait !
Et moi aussi, je sens que je vais devenir une inconditionnelle de cet auteur.
Alors, quel est le sujet ?
Denise Desantis, mère de quatre enfants, se rend ce jour-là chez Madame Maldague pour acheter quelques mouchoirs. Elle laisse sur le trottoir la poussette avec son petit dernier David, treize mois, endormi et pénètre dans le magasin avec son troisième enfant, Antoine. Lorsqu'elle ressort, la poussette est toujours là mais… elle est vide ! C'est la stupeur, elle s'affole, court jusqu'au bout de la rue et demande à la vendeuse d'appeler la police.
Enlèvement ? Meurtre ? Viol ? Évidemment, le pire vient à l'esprit. ..
Le juge Conrad se charge de l'affaire, épaulé par deux inspecteurs fédéraux Harzee et Veruik. Mais très vite, certains éléments semblent très étranges : comment peut-on laisser une poussette à l'extérieur d'un magasin et prendre son temps pour faire des emplettes ? Pourquoi n'y a-t-il aucune photo du petit David dans la maison des Desantis alors que les autres enfants sont, eux, photographiés ? Pourquoi retrouve-t-on la cagoule du petit David chez le taxidermiste du coin, un certain Monsieur Gutsman ?
Enfin, le plus étonnant peut-être : quelle que soit la question qu'on lui pose, Madame Desantis a réponse à tout, comme si elle avait tout prévu, tout calculé ! Qui est, finalement, cette femme écrasée de douleur, une femme sans histoires, une mère a priori irréprochable, exemplaire, qui va souvent prier devant « le Vieux Bon Dieu », un Christ en croix médiéval ? A-t-elle pu tuer son enfant ? C'est l'intime conviction de l'inspecteur Harzee qui se moque des preuves mais encore va-t-il devoir démontrer la véracité de son point de vue !
Le juge Conrad interroge, émet des hypothèses, organise une reconstitution puis revient sur ses convictions, cherche d'autres preuves. Le doute s'introduit partout. Les témoignages se contredisent, certains même semblent faux. Qui ment, qui dit la vérité ? Cependant, il faut un coupable et vite, car l'opinion publique est unanime : il faut arrêter le MONSTRE !
Le climat est de plus en plus pesant, étouffant, dans cette petite ville belge située pas loin de Liège.
Le juge lui-même vit des moments difficiles, sa mère se meurt lentement et elle lui révèle des secrets enfouis qui remontent à la surface.
Ah que les gens sont complexes, mystérieux, impénétrables… humains, quoi ! Et comme il est difficile de savoir qui est l'Autre, celui que l'on côtoie tous les jours et que l'on croit connaître...
Tu ne jugeras point est un roman qui met en scène des gens ordinaires, des « petites gens » dans lesquels on peut s'identifier, se reconnaître et c'est précisément cela que j'ai aimé, le fait, finalement, de toucher, à travers eux, à la condition humaine.

Un bon moment de lecture !

mardi 13 juin 2017

Valet de pique de Joyce Carol Oates


Éditions Philippe Rey
traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban
✦✦✦✦✧ (J'ai beaucoup aimé)

Andrew J.Rush, 53 ans, est fier de lui : écrivain reconnu et adulé, on peut dire qu'il est heureux ! Auprès de sa femme Irina, il mène une petite vie tranquille dans sa belle maison du New Jersey où il peut écrire ses « romans à énigmes et à suspense, pimentés d'une touche de macabre qui se vendent bien » en admirant un paysage absolument magnifique. Rien de choquant dans ses romans, non, ce n'est pas son genre. « Jamais d'obscénité ni même de sexisme. » Des romans qui se terminent bien : les méchants sont punis comme il se doit. La moralité est sauve ! Il est d'ailleurs surnommé le « Stephen King du gentleman ».
Mais comme vous le savez, les êtres sont complexes et Andrew, derrière ses allures de romancier « propre sur lui », écrit d'autres textes nettement moins recommandables qu'il publie sous un pseudo « Le valet de pique » et ces textes pourraient aller jusqu'à inspirer dégoût et répulsion à certains lecteurs… Tout se passe comme si notre Andrew était un être double, une espèce de Docteur Jekyll et Mister Hyde de la littérature, qui se laisserait aller à tous ses plus bas instincts, à l'immoralité la plus totale et au Mal avec une majuscule lorsqu'il se livre à la rédaction de ses romans signés « Le valet de pique » .
D'ailleurs, ce sont des romans qu'il écrit la nuit dans un état quasi hypnotique et souvent sous l'emprise de l'alcool. Tandis qu'il peine à écrire sous son vrai nom, il remplit de façon frénétique dans un élan d'exaltation intense voire de démence fébrile un nombre incalculable de feuillets sous son pseudo diabolique. Bien sûr, aucun des membres de sa famille n'est au courant de sa double vie, de cette part de ténèbres qui s'épanouit en lui et c'est peut-être mieux car ils découvriraient un homme pas forcément recommandable, même si, se rassure Andrew, il ne lui viendrait jamais à l'idée de faire du mal à quelqu'un, non, ce n'est vraiment pas son genre ! Et pourtant, de plus en plus souvent, une petite voix (son double ? son inconscient?) lui chuchote des choses pas terribles à l'oreille notamment depuis qu'une voisine un peu folle a déposé plainte contre lui, l'accusant de vol et de plagiat ! De vol, lui ? Il ne connaît même pas cette voisine. Alors la petite voix lui dit qu'il ne faut pas se laisser embêter comme cela, qu' il faut se débarrasser des gêneurs. Il faut être tranquille pour écrire, non ? Mais, les problèmes ne s'arrêtent pas là : la propre fille d'Andrew découvre en lisant un roman signé « Le valet de pique » des références à la vie de sa propre famille ! Elle en est indignée et avertit au plus vite son père. Décidément, Andrew est de plus en plus dérangé dans son travail… Il va falloir remédier à cela, lui suggère son double qui prend, il faut bien le dire, de plus en plus de place dans la vie du romancier !
Tout de suite, deux aveux : c'est mon premier Joyce Carol Oates. Je savais que c'était un bon auteur mais voilà, la rencontre n'avait pas eu lieu ! Deuxième aveu : je n'ai jamais lu un livre de Stephen King que J. C. Oates semble beaucoup apprécier et je compte bien me rattraper dès cet été !
Alors, que dire de Valet de pique ? J'ai beaucoup aimé ce roman et l'ai lu d'une traite, happée par le suspense, inquiète pour le pauvre Andrew de plus en plus dépassé par la situation.

L'écriture est fluide et très agréable. Un bon thriller psychologique qui parle d'écrivain, de littérature, de création, de double ne pouvait que me séduire ! C'est fait !

samedi 10 juin 2017

La robe de mariée de Katherine L. Battaiellie


Editions Marguerite Waknine
✦✦✦✦✧ (J'ai beaucoup aimé)

Je viens vous parler d'un livre poétique, un livre d'art, aux feuillets non reliés que j'ai trouvé vraiment très beau et dont le titre est La robe de mariée.
Cette robe existe, elle est celle de Marguerite Sirvins née le 29 décembre 1890 à Badaroux en Lozère. A l'âge de trente-cinq ans, la jeune femme quitte sa région et s'installe à Paris pour suivre une formation de modiste. Ses premiers troubles psychiatriques apparaissent, elle sombre dans une profonde dépression et tente à plusieurs reprises de se suicider. Inquiètes, ses sœurs restées à Mendes la font revenir mais Marguerite s'enfonce encore davantage dans sa maladie.
Le 7 juillet 1931, à l'âge de 41 ans, elle est internée à l'hôpital psychiatrique de Font d'Aurelle à Montpellier puis à Saint-Alban-sur-Limagnole. Elle souffre d'hallucinations, elle est agressive, paranoïaque.
Plusieurs années passent, elle semble se calmer. On est en 1944 et elle s'est lancée dans différents travaux manuels : broderie, couture, dessin, aquarelle, peinture. En 1955, elle se passionne pour la confection d'une robe de mariée, persuadée qu'un prince charmant va bientôt venir la chercher pour l'épouser. A partir des fils tirés des vieux draps de l'hôpital, inlassablement, chaque jour, elle bâtit son œuvre, au crochet, avec des aiguilles à coudre. Elle invite ses voisines et le personnel hospitalier à son mariage imaginaire, à ses noces de rêve. Son amie, Mademoiselle Jouve, écrit dans le petit journal de l'hôpital : « Mademoiselle Sirvins nous annonce son mariage le mois de Février. Elle se fait une belle robe de dentelle blanche à notre maison neuve. On est invité à cette noce, nous nous amuserons bien ce jour-là. Elle crie nuit et jour. Je ne sais pas si son mari dormira bien. »
Marguerite mourra en 1957 sans jamais avoir embrassé celui qu'elle attendait dans ses rêves...
Lorsque Jean Dubuffet constituera sa collection d'art brut, il s'intéressera à l'oeuvre de Marguerite Sirvins et à sa robe de mariée qu'il est possible de voir aujourd'hui dans la Collection de l'art brut de Lausanne.
Revenons au petit livre dont je vous ai parlé : l'auteur, Katherine L. Bataiellie fait de Marguerite la narratrice de son récit. Elle pense ou peut-être parle à voix basse en travaillant sur sa robe. Je l'imagine concentrée, légèrement penchée vers l'avant : « Il me trouvera ayant longtemps marché comme une princesse abandonnée dans son château et j'aurai déjà revêtu ma robe de mariée sinon comment me reconnaîtrait-IL et serai prête » Elle se perd dans ses rêves puis s'enfonce dans d'autres songes encore plus profonds, plus insensés : « Il m'emmènera loin d'ici dans le lieu inconnu d'où IL sera venu et le lieu m'est égal Il me donnera les clefs de notre maison sans bruits où j'habiterai ses murs seront épais et solides la lumière entrera à nouveau par les fenêtres » Elle murmure ses craintes, ses peurs : les autres femmes lui cachent aiguilles et ciseaux, se moquent d'elle, crient parce qu'elles sont jalouses, sa mère ne lui écrit pas, elle a froid. Pour supporter tout cela, elle imagine son bonheur imminent, la cérémonie, sa première nuit auprès de lui, son voyage de noces. Elle se croit jeune, ses papiers mentent, tout le monde ment.
La prose poétique de Katherine L. Battaiellie est splendide et l'on suit le monologue intérieur de cette femme, folle de désir pour un mari qui n'existe pas, pour un mariage qui n'aura pas lieu, un enfant qu'elle n'enfantera pas, une vie inventée, imaginée, rêvée qui ne sera jamais, une quête d'un bonheur en forme de mirage qu'elle poursuit inlassablement. Et ce monologue fou, insensé, ce flot de paroles d'amour et d'espoir est poignant et terrible. Car nous savons que cette longue quête ne mènera à rien sinon à la mort.
Je me retiens de recopier ici la dernière page que j'ai lue et relue tant de fois tellement je la trouve belle, émouvante de sincérité et de confiance. Elle y croit, jusqu'au bout, elle est portée par le désir d'être, de devenir enfin et, en attendant, elle se prépare, elle brode comme une Pénélope folle d'amour. Elle sent qu'elle n'a plus qu'à tendre la main et à fermer les yeux...

Katherine L. Bataiellie a su donner une voix à Marguerite et c'est magnifique d'entendre ses mots, bouleversants de vérité et d'émotion. Un très beau texte...

                          

jeudi 8 juin 2017

L'Homme des bois de Pierric Bailly


 Editions P.O.L
✦✦✦✦✧ (J'ai beaucoup aimé)

Le père du narrateur est mort : lors d'une balade en forêt de Revigny dans le Jura, il a glissé sur une vingtaine de mètres et ne s'est jamais relevé. Peut-être est-il mort sur le coup, son fils n'en aura jamais la certitude, de même qu'il ne saura jamais si c'est vraiment un accident comme tout le porte à croire.
« Il est mort là où il vivait, tout simplement. A la façon de ces paysans qui n'ont jamais quitté leur ferme et qui s'éteignent dans la chambre où ils ont vu le jour. »
Alors, le fils retourne sur les lieux à la recherche de quelque chose qui lui dise ce qui s'est passé. Il a besoin de réponse, d'être sûr, de comprendre. Choqué par cette fin de vie trop bête, il se saisit des petits bouts de fictions qu'on lui tend, les recherche, s'en nourrit : « Pour ne pas me laisser dévaster par le doute et l'émotion, je me raccrochais aux branches de la narration. Je tissais une toile romanesque pour me retenir à ses fils. Je n'avais guère à me forcer, j'avais même l'impression que la toile se tissait à mon insu. La toile, ou plutôt les multiples amorces. C'était en fait comme une myriade de petits fils fragiles qui se balançaient sous mes yeux et que je tentais d'attraper à la volée pour me stabiliser un minimum. » Ce peut être une femme qui lui dit qu'elle a rencontré un homme dérangé dans la forêt (peut-être son père ou un fou qui l'aurait poussé ?) ou la carte postale d'une amie demandant pardon à son père pour un rendez-vous manqué le jour où il est mort (la raison du suicide?)... Des pistes, des bribes de vies, des débuts de romans, mille histoires possibles pour compléter ce qui est resté en pointillés, en blanc...
Il arpente ces lieux du haut Jura qu'il connaît bien et que son père aimait . D'une certaine façon, aller vers ces paysages, c'est tenter de retrouver celui qui n'est plus. Il prend d'ailleurs la voiture de son père, la Seat Ibiza immatriculée 39, pour parcourir les lieux, ces paysages de « sapins, scieries, grumiers ».
Une famille originaire de Lons-le-Saunier et de Clairvaux-les-Lacs : un grand-père ouvrier dans des usines de bois ou de plastique qui a fabriqué pendant trente ans des queues de casseroles en bakélite. Les petits-enfants ont tous quitté la région pour aller au bout du monde.
« Mon père a commencé à travailler à dix-sept ans, il est mort à soixante et un an », si près de la retraite diront les gens qui le connaissaient. Ouvrier, il fabriquait des couvercles de poêles. Ensuite, il s'est formé pour travailler le bois et devenir ébéniste puis tourneur sur bois avant de s'inscrire à l'école d'infirmières de Lons et travailler finalement dans un centre de soins aux toxicomanes, aidant les autres chaque jour, donnant de lui, se rendant disponible aux autres, aux « types ravagés, aux éclopés de la vie, aux fous, aux paumés, aux rebuts de la société ». Un homme ordinaire qui, dans son petit appartement d'un immeuble HLM, a laissé des traces de son passé : des tonnes de « cahiers, carnets, pochettes, chemises, dessins, classeurs, prospectus, revues, articles de journaux, comptes rendus de conférences, cours par correspondance » sans compter les quantités d'objets, créations personnelles, souvenirs du passé, bricoles de récup'. Un homme très engagé dans la vie associative et politique qui s'intéressait un peu à tout  : « Trente ans de célibat, ça laisse le temps d'essayer un paquet de trucs. »
Et, c'est ce qu'il avait fait : du théâtre, de la musique, du dessin, des mandalas, de l'anglais, de l'arabe, du japonais, des romans, de la poésie, de la lecture, du yoga - qu'il enseigne plusieurs années !- (et j'en oublie les trois quarts) : il suivait des stages, il notait, recopiait, apprenait, archivait, oubliait, curieux de tout, se cherchant encore quelque passion pour devenir un jour peut-être spécialiste de ci ou de ça, peu importait . Et puis, lassé, il passait à autre chose. « Ce n'était pas un idéologue, pas un théoricien. Ce n'était pas un littéraire ni un cinéphile, même s'il aimait lire et aller au cinéma. Il n'avait pas fait d'études. Il n'avait pas le bac. Il ne s'était pas construit de cette façon-là » (N'empêche, quand on y pense, c'est fabuleux tout ce que cet homme a fait dans sa vie. Il faudra lui dire, à Pierric Bailly, que son père, je le trouve juste incroyable, comme disent les jeunes maintenant, dans ce goût qu'il avait pour les choses de la vie, papillonnant d'un sujet à l'autre sans jamais s'arrêter, butinant ici ou là, se construisant, s'échafaudant, s'inventant, s'imaginant sans cesse autrement, nouveau, différent. Les passionnés sont des gens qui vivent longtemps. C'est un peu déplacé ce que je vais dire, mais je doute fort qu'un homme comme lui ait pu penser se suicider. Je l'imagine plutôt allant chercher des champignons, juste quelques-uns pour le repas du soir, pas la peine de changer de chaussures, trois quatre champignons pas plus: un beau un peu plus bas, un peu plus loin, les belles choses sont toujours hors d'atteinte, c'est bien connu. On tend le bras, on cale son pied comme on peut, on s'agrippe à une racine. Qui craque. Et c'est le déséquilibre. Terrible déséquilibre. Car à mon avis, il avait déjà prévu, après son repas, d'aller voir un film ou de lire une nouvelle revue sur le réchauffement de la planète ou le programme du prochain festival de jazz. Peut-être y a-t-il pensé en tombant, peut-être s'est-il dit « dommage » mais c'était trop tard. Ne m'en voulez pas de réécrire l'histoire mais c'est ainsi que je vois cela.)
Un homme qui avait aimé Ferré, Brel, Reiser, « les chansonniers, l'anarchisme, la non-violence ». (Nouvelle parenthèse : quelque chose me dit que les gens de cette génération, et j'en compte plusieurs parmi mes amis, vont terriblement nous manquer quand ils disparaîtront : ils portent encore en eux les idéaux de mai 68, ne sont pas bouffés par la société de consommation, résistent aux Facebook, Twitter et compagnie, ont échappé à bien des formatages et résistent encore ; des dinosaures presque quand j'y pense! Mais quelle bouffée d'air frais ils nous apportent avec leur anticonformisme, leur refus de la course au fric, c'est impressionnant! Je ferme la parenthèse.) «  Au début je me disais que j'allais faire une ou deux découvertes, un petit trésor, quelques secrets, mais plus j'avance dans ma tâche et plus je suis frappé par la cohérence de son personnage. Tout va dans le sens de ce que je sais de lui, de l'image que j'ai de lui. Tout est en accord avec les convictions qu'il affichait. Tout lui ressemble… Le petit monde de mon père semblait avoir été envisagé précisément pour se protéger du grand monde, peut-être pas pour le combattre, disons pour s'affranchir du mieux possible des valeurs dominantes de l'époque, celle de la consommation et du capitalisme. »
L'histoire d'un homme humble, ordinaire que le narrateur ne cherche pas à transformer en héros, en surhomme, en personnage hors du commun, non, il parle de lui avec retenue, avec sobriété. Et c'est précisément cette pudeur qui m'a touchée et qui donne une telle force à son récit.
Des mots simples, des phrases brèves pour évoquer la vie d'un homme, ses amours, ses colères, ses engagements, ses occupations, ses convictions, un homme intègre qui a fait des choses à sa mesure, « à son petit niveau », qui s'en est contenté (et je ne mets rien de péjoratif derrière ce terme) et a trouvé une forme de bonheur dans ce que d'aucuns auraient peut-être jugé médiocre, insignifiant. Un homme qui appartient à une terre, à une époque, certainement un des derniers hommes de ce XXe siècle révolu.
Et puis, il y a ce fils dont la peine affleure à chaque ligne, se tisse à chaque mot, se mêle à chaque virgule et c'est aussi de son histoire qu'il s'agit, celle d'un jeune homme à la recherche d'un père parti trop tôt qu'il interroge en contemplant les paysages du Jura et en écoutant ses musiques, un père qu'il n'a pas tout à fait l'impression de connaître ( mais connaît-on les gens que l'on aime?) et à qui, peut-être, il n'a pas eu la possibilité d'en dire un peu plus parce que l'on croit toujours que l'on a le temps, que nos proches vont vivre jusqu'à cent ans et que nous-mêmes sommes éternels...
Il me vient soudain un air et quelques paroles qui me font penser à ce très beau portrait d'homme, les voici, comme elles me viennent :
Quelqu'un de bien
Le coeur à portée de main
Juste quelqu'un de bien
Sans grand destin
Un ami à qui l'on tient
Juste quelqu'un de bien

Quelqu'un de bien …

mardi 6 juin 2017

A coups de pelle de Cynan Jones


Editions Joëlle Losfeld
traduit de l'anglais (pays de Galles) par M de Pracontal
✦✦✦✦✧  (J'ai beaucoup aimé)


Est-ce parce que Cynan Jones est agriculteur et qu'il vit au nord d'Aberarth au Pays de Galles qu'il parle avec tant de justesse et de délicatesse de la terre, des bêtes, du ciel et des hommes ? Ce qu'il nous dit, il nous le fait sentir. Pas d'explications inutiles, pas d'analyses superflues. Ses mots parlent aux sens : l'odeur de la terre fraîchement retournée, des bêtes, le sang qui se mêle à l'eau et à la paille, le parfum de sa femme qui s'estompe doucement dans la maison, le métal froid du fusil, les cris des étourneaux et des sarcelles, les aboiements des chiens dans le lointain, le bêlement des brebis, la nuance rosée des champs en fin de journée et du ciel gris et froid au petit matin.
Daniel, seul personnage portant un nom dans ce roman, est rongé par la fatigue : c'est la saison de l'agnelage et même la nuit, il doit veiller pour que les mises bas se passent bien. Il a repris la ferme familiale et travaille comme autrefois, répétant les gestes de ses parents, refusant, dans la mesure du possible, la modernisation : «  Et dans le calme de cette nuit il ressent brièvement, comme si quelque chose d'invisible lui touchait le visage, l'ancienneté de la chose qu'il fait, il sent qu'il pourrait être un homme de n'importe quelle époque. »
Sa tâche lui paraît parfois insurmontable. Ils étaient deux encore récemment mais sa femme est morte, accidentellement. Il est dévasté, anéanti. Cette perte est impossible, impensable. Elle n'est plus et pourtant, il la sent encore présente partout, il la voit, l'entend. Il ne peut accepter son absence. Et comme dans un état second, dans des gestes qui le rattachent à la vie, il s'occupe des bêtes, les soigne, soulage leur douleur. Il met au monde. Il est du côté de la vie et s'occuper de la ferme lui donne un but .
Un peu plus loin, vit le grand gars, un homme fruste, brutal , sans nom, qui organise des parties de chasse aux blaireaux pour le plaisir d'une poignée d'hommes cruels qui paient car ils ont besoin de sang, de souffrance et de terreur pour se divertir. Cette activité atroce et barbare consiste à envoyer un chien dans un terrier : le blaireau effrayé se trouve donc acculé au fond de son trou et, plongé dans une terreur extrême et un stress impensable, il doit lutter parfois pendant de longues heures pour se défendre contre les morsures du chien. « Dans l'espace étroit de la galerie, les jappements constants assourdissaient le blaireau et le perturbaient comme des lumières vives à l'intérieur de son cerveau, et il ne savait plus ce qu'il pouvait faire. A partir de là c'était une impasse . Une simple question de temps. » Alors, les braconniers repèrent l'endroit où se terre l'animal et creusent jusqu'à l'atteindre. Le blaireau est ensuite sorti avec des pinces en fer. (Petite précision qui a son importance : cette activité d'une cruauté sans nom est interdite dans de nombreux pays européens où l'espèce est protégée, mais parfaitement autorisée en France pendant neuf mois et demi de l'année. Cela s'appelle « la vénerie sous terre ». Je vous laisse découvrir des images terrifiantes sur Internet...)
Dans le roman, lorsque les pauvres bêtes sont attrapées, elles servent à des combats illégaux. Elles doivent se battre contre des chiens assoiffés de sang et entraînés à tuer. C'est d'une sauvagerie insoutenable : « Les pinces avaient été forgées tout spécialement pour cet usage, et elles extirpèrent le blaireau de la fosse et le tinrent suspendu. Pendant que les paris se prenaient, ils lui arrachèrent les griffes des pattes avant. Ensuite ils lui tinrent la tête, lui ouvrirent la gueule avec une pince-monseigneur et lui défoncèrent les dents de devant. »
Deux façons de voir le monde, d'être au monde : tandis que Daniel est porté par l'amour de sa terre, de sa ferme et de ses bêtes, par l'amour de sa femme qui n'est plus, l'autre, le grand gars, est violent, mauvais, nuisible. Deux personnages antithétiques symbolisant le bien et le mal, la vie et la mort. La tension monte entre ces deux hommes qui se connaissent mais s'ignorent et dont on imagine la rencontre inéluctable et terrible.
Une vraie tragédie au coeur d'une campagne galloise perdue dans un brouillard épais, battue par les vents et la pluie, reflet de la tempête sous un crâne que vit Daniel, inconsolable dans son malheur et si seul.
J'ai aimé ce texte à la fois sensuel, poétique et frisant parfois même le lyrisme : l'évocation de la nature touche au sublime et les sentiments de Daniel pour sa femme sont extrêmement émouvants de sincérité et de pureté. C'est aussi un texte dur, âpre, puissant qui dit la difficulté du travail d'éleveur, le rapport aux bêtes, à la vie et à la mort.
Enfin, A coups de pelle est un texte engagé qui parle de la souffrance des bêtes, de ce qu'elles subissent de la part des hommes.

Pour combien de temps encore ?

                        

dimanche 4 juin 2017

Le dimanche des mères de Graham Swift


Éditions Gallimard
traduit de l'anglais par M.O Fortier-Masek
✦✦✦✧✧  (J'ai aimé)

Je vais, sans le vouloir, me livrer à une petite expérience intéressante : en effet, habituellement, j'écris mes chroniques tout de suite après ma lecture. J'essaie même, dans la mesure du possible, de ne pas commencer un autre roman afin de restituer au mieux l'atmosphère de celui que je viens d'achever. Or, j'ai lu ce livre il y a un mois environ et en ai découvert bien d'autres entre temps...
A cela, s'ajoute un autre handicap : ce livre, je ne l'ai plus. On me l'avait prêté, je l'ai donc rendu ! Ne vous attendez donc pas à ce que je vous livre le nom des personnages et encore moins la région d'Angleterre où se passe le récit…
Alors, que me reste t-il de ce roman de Graham Swift : Le dimanche des mères ?
Par extraordinaire, je n'ai pas oublié le sujet, vous avez de la chance !
Nous sommes au début du XXe siècle et le dimanche des mères est la journée de l'année où les domestiques obtiennent un congé pour se rendre dans leur famille. Les maîtres en profitent, si le temps le permet, pour se retrouver entre gens de même classe autour d'un repas ou d'un pique-nique à la campagne.
La narratrice, jeune domestique (dont j'ai oublié le nom), n'a pas de famille. Elle imagine donc d'emprunter un livre puis d'enfourcher sa bicyclette pour trouver un coin tranquille où se livrer à son activité favorite : la lecture. La journée est magnifique, c'est presque le printemps. L'air est doux et incite à la rêverie. Mais, elle reçoit un coup de fil de son amant qui n'est autre que le fils des voisins, des aristocrates partis passer la journée avec les familles huppées de la région. Il lui propose de venir le rejoindre chez lui, dans sa belle demeure. Il est seul, maîtres et domestiques ont quitté les lieux. Lui est resté pour soi-disant travailler son droit...
Et ce sont des images qui me reviennent, celles d'une femme, la narratrice, déambulant nue dans une vaste demeure bourgeoise, pénétrant dans des pièces qu'elle ne connaît pas, touchant à des objets étrangers, se laissant aller au plaisir d'être seule dans un lieu interdit. Je vois ces scènes comme des clairs-obcurs. L'ombre dense et la lumière vive de cette journée presque printanière s'affrontent et matérialisent peut-être les conflits internes que vit en secret l'amant de la narratrice. Ce dernier, après avoir fait l'amour avec la jeune servante, est parti à contrecoeur rejoindre celle que ses parents lui destinent comme épouse, la fille d'un riche voisin, d'un aristocrate, comme lui. Il aurait visiblement préféré rester étendu auprès de cette servante au corps si blanc et si pur. Mais par respect des convenances, des lois qui régissent les classes sociales, enfermant chaque individu dans sa caste, il a fini par partir, la laissant seule dans la maison, l'invitant à profiter de cet espace et lui indiquant à quel endroit elle devra cacher la clé. N'ayant nulle part où aller ensuite, la narratrice décidera de rentrer chez ses maîtres et traversera à vélo une campagne baignée de lumière.
Ce sont de très belles pages, sensuelles et douces, empreintes de silences et de lumière mais on sent une certaine tension naître progressivement, on devine que la beauté merveilleuse de ce moment ne sera pas éternelle sinon dans l'esprit de la narratrice dont le nom me revient soudain : Jane, je crois.
La fin de ce roman m'a moins convaincue que ces première pages lumineuses car elle m'a semblé bien peu vraisemblable… Je préfère ne pas vous dire pourquoi afin de ne pas gâcher votre lecture…
Enfin, et ce sera mon dernier point, je pense que c'est un roman qu'il vaut mieux lire en VO lorsqu'on en a la possibilité, je trouve que le texte français manque un peu de fluidité, accuse même parfois quelques lourdeurs qui ont quelquefois gêné ma lecture. Peut-être ce défaut est-il gommé en VO ?

Un beau livre sur des amours impossibles à une époque où les classes sociales s'élèvent comme des barrières entre les individus, chacun se devant de rester à sa place, en dissimulant au mieux ses sentiments, si c'est possible…
                                  
                         

jeudi 1 juin 2017

Si belle, mais si morte de Rosa Mogliasso


 Éditions Finitude
traduit de l'italien par J. Incardona


Lorsque Carlotta Bitonti accompagnée d'Oscar son teckel se retrouve nez à nez avec le cadavre d'une femme allongée sur le sol le long des berges d'un fleuve, elle manifeste une légère hésitation. Évidemment , le mieux serait certainement d'appeler le 112 afin d'avertir la police, ce qui signifierait aussi rester coincée une demi-journée dans un commissariat, répondre à des questions, stresser à l'idée, pourquoi pas, d'être soupçonnée de meurtre etc, etc. Un dernier regard sur le joli cadavre portant escarpins rouges et puis ciao, il y aura bien un autre promeneur qui s'occupera de cette désagréable affaire ! Après tout, on n'est pas les seuls sur terre, certains ont du temps pour gérer ce genre de choses. Mais elle, elle a prévu d'occuper autrement sa journée, alors adieu le cadavre et bonne continuation ! ...
Dans le fond, elle n'a pas tort la Carlotta Bitonti car elle est suivie de près par un couple d'adolescents qui a bien l'intention de profiter pleinement du bon air de la campagne pour s'adonner au plaisir, guidés par des hormones en folie et par l'usage d'une substance qui les mettra rapidement dans d'excellentes dispositions. Hélas, c'est sans compter sur cet encombrant cadavre féminin qui décidément s'est mis en tête de perturber la vie des promeneurs en ce jour si clément. Bon, ça tombe mal ce truc, car dans son sac, le garçon a une certaine quantité de ladite substance qu'il s'apprête à fumer et appeler la police le mettrait dans une situation plus que gênante. Après s'être assurés qu'ils s'aiment réciproquement (c'est important l'amour dans les coups durs!), les deux tourtereaux décident de s'envoler vers d'autres lieux plus tranquilles où le paysage n'est pas gâché par un cadavre, élégant certes d'un point de vue esthétique, mais un cadavre tout de même ! Et puis, il y aura bien un autre promeneur qui, lui, n'aura rien de compromettant dans les poches et qui pourra sans crainte s'occuper de cette délicate affaire !
Cela dit, peut-on vivre avec un poids aussi lourd sur la conscience, avec le sentiment de s'être montré lâche  et égoïste? Pas facile, non, vraiment, et pour ces personnages, ce joli cadavre sera peut-être la rencontre qui changera leur vie… A moins qu'un événement pour le moins inattendu ne survienne ...
Un délicieux petit roman drôle, plein de malice et très humain…Une comédie a priori légère mais qui en dit tant sur ce que nous sommes … et ce n'est pas toujours beau à voir ….

Un bon moment de lecture !

mardi 30 mai 2017

Ada d'Antoine Bello


 Éditions Gallimard

L'intérêt des ponts comme celui de l'Ascension, c'est qu'ils permettent aux blogueurs de faire une plongée dans les eaux profondes de leur PAL et de remonter à la surface des petits bijoux jamais explorés. Et quel est le trésor que j'ai exhumé de la plus grande fosse de la planète ?
L'auteur s'appelle Antoine Bello et le titre du roman est : Ada et… j'ai... A-D-O-Rééééééééé… et bien évidemment, je me suis demandé pourquoi je ne l'avais pas remonté à la surface plus tôt… d'autant que j'avais lu sur la toile de nombreuses critiques très élogieuses… Eh bien, c'est fait et quel bon bouquin ! Vraiment, je me suis régalée !
Le sujet : Franck Logan est policier, spécialisé dans les trafics humains, et une mission un peu spéciale vient de lui être confiée : il doit retrouver Ada, un logiciel d'intelligence artificielle qui a disparu. Les deux fondateurs de la Turing Corp., entreprise située dans la Silicon Valley, sont sur les dents. Ils ont avec leurs actionnaires investi énormément d'argent dans ce projet. Il faut retrouver Ada coûte que coûte. Franck a beau habiter cette Silicon Valley, lui et les technologies numériques, ça fait deux. Mais au fait, qui est Ada ? « Un ordinateur conçu pour imiter le cerveau humain », lui explique un des boss. « Elle parle, elle détecte les émotions de ses interlocuteurs, il lui arrive même de blaguer. »
Tout ça, Franck peut l'entendre mais sa fonction ? Eh bien, c'est simple : elle écrit des romans, plus exactement, elle est programmée pour écrire des romances. On lui a fait ingurgiter une quantité industrielle de romances anglaises, 87301 exactement à raison de 10000 par jour , dans l'ordre chronologique, et maintenant qu'elle en a compris la recette et dégagé les règles d'or , 13451 règles d'or précisément (du nom idéal de l'héroïne au nombre exact de scènes de sexe en passant par la quantité précise de dialogue dans le récit …) il ne lui reste plus qu'à en recracher une, et une qui plaira au plus grand nombre, si possible. Le but ? Comme toujours, l'argent ! Vendre au moins cent mille exemplaires de l'ouvrage qui a déjà un titre (vous apprécierez …) : Passion d'automne !
Bon, tout n'est pas encore parfait, je veux dire, le logiciel n'est pas encore totalement au point : certains dialogues sont un peu crus, le niveau de langue n'est pas toujours adapté, mais c'est sur la bonne voie…
Problème, hélas : Ada a disparu et finalement , après avoir entendu toutes ces explications, Franck se dit que les ravisseurs d'Ada ont peut-être « rendu un fier service à l'humanité. »
Ada est un livre passionnant à plusieurs titres : tout d'abord, il pose la question de la place qu'on voudra bien laisser aux intelligences artificielles dans notre monde à venir. Il nous faudra peut-être veiller à ne pas jouer aux apprentis sorciers qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et se retrouvent pris au piège par la technique censée les servir et non les asservir.
Par ailleurs, Antoine Bello nous invite à réfléchir à ce qu'est au fond la littérature et plus précisément, la création littéraire : en effet, une machine peut-elle remplacer un écrivain ? Évidemment, non, me direz-vous ! Et je suis bien d'accord et pour autant, un écrivain n'est-il pas quelqu'un qui a lui-même beaucoup lu, assimilé une certaine quantité d'oeuvres littéraires dont il va être, consciemment ou non d'ailleurs, l'héritier ? De plus, échappe-t-il à ce qui est à la mode, à ce qui se fait, se vend au moment même où il écrit ? Ne se conforme-t-il pas, plus ou moins consciemment, à une certaine « attente » de son lecteur ? Finalement, un écrivain de chair et d'os a-t-il plus de liberté qu'une intelligence artificielle ? « Un auteur ne s'affranchit jamais totalement des codes » fait remarquer très justement Ada à son interlocuteur, ajoutant que finalement, comme les intelligences artificielles, les auteurs sont « condamnés à rabâcher ; nous ne parlons pas, nous répétons. »
Comment définir alors la notion d'originalité, si originalité il y a ? Franck finit par s'interroger : « On disait les ordinateurs conçus pour penser comme les humains ; et si c'étaient les humains qui pensaient comme des ordinateurs? »
Vertigineux ? Non ? En tout cas, cela mérite réflexion !
Au delà de cette problématique, Antoine Bello s'interroge aussi sur le pouvoir des mots et de la communication dans un système démocratique : qui se cache derrière les mots prononcés par les politiques ? Eux-mêmes ? Pas sûr! Un autre ? Certainement ! Une intelligence artificielle ? Qui sait ? Quand on connaît la force des mots et leur pouvoir absolu de manipulation, il est toujours bon de savoir qui en est à l'origine ! Et si c'était un logiciel qui saurait exactement, grâce à tout ce qu'on laisse de nous sur la toile, comment nous séduire, nous plaire et nous faire changer d'avis… Un logiciel intelligent qui connaîtrait nos goûts, nos habitudes, nos points faibles et qui nous dirait ce que nous aimons entendre, qui nous présenterait comme des êtres exceptionnels afin de mieux nous manoeuvrer, nous tromper et faire de nous de vraies marionnettes...
Quant aux intelligences artificielles, Franck s'interroge tout au long du roman : « Ont-elles une conscience? », non, bien sûr, me répondrez-vous, oui mais ... lorsqu'il pose la question de savoir si Ada est une personne à la femme de ménage qui s'occupe de nettoyer la pièce où se trouve le logiciel, cette dernière a cette réponse étonnante :  « -Bien sûr que non ! Les personnes ont des bras et des jambes. - La considérez-vous pour autant comme votre amie ? - La meilleure amie que j'aie dans mon travail... » répond sans sourciller la jeune femme.
Allez, je ne vais pas en dire plus sinon que vous allez vous régaler car c'est un texte merveilleusement construit, très intelligent et plein d'humour (ah ce Franck technophobe qui avoue n'avoir rien compris à Blade Runner, n'a aucune idée de ce qu'est une adresse IP et passe ses soirées à écrire des haïkus !...)
C'était mon premier Bello, je peux vous dire que je n'en louperai pas un désormais !

mercredi 24 mai 2017

Autisme de Valério Romão


 Éditions Chandeigne

Le petit Henrique vient d'être renversé par une voiture : ses parents Rogerio et Marta se précipitent aux urgences, rejoints rapidement par les grands-parents. Et c'est l'attente. Normal, me direz vous, aux urgences, on attend.
Sauf que là, on n'entre pas, on reste éternellement dans la salle d'attente, aucun médecin ne vient vous chercher, vous donner des explications, aucune infirmière ne vient soulager votre peine, vous rassurer. Il y a bien un interphone avec un code mais on ne le connaît pas, il y a bien un vigile qui surveille mais il demeure inflexible. Et l'on peut bien sonner, frapper, pleurer, crier, hurler, ça ne change rien. On reste à la porte sans trop savoir ce qui se passe derrière, si l'enfant renversé est encore vivant, s'il appelle, s'il souffre, si on est en train de l'opérer . Rien. On ne sait rien.
Le lecteur se trouve plongé alors dans un univers kafkaïen, métaphore de ce que vivent les parents confrontés à la maladie : l'autisme, en l'occurrence . Henrique, en effet, est autiste et vit presque coupé du monde, c'est ce que nous apprennent les flash-back qui viendront entrecouper la narration de cette attente sans fin aux urgences.
En effet, Henrique est un enfant différent : pas de communication, pas de mots prononcés, pas de volonté, pas de désirs. Un seul plaisir : faire tourner les objets sur eux-mêmes, des petites voitures par exemple et regarder en boucle les dessins animés . Ses mains s'agitent quand il est submergé par l'émotion. Et ses parents ressentent la terrible impression de ne pas entrer en contact avec lui, de ne pas avoir le code d'entrée, autrement dit, de rester à la porte. Comment être parent quand on n'est jamais appelé papa ou maman ? Comment tenir le coup au quotidien pour solliciter l'enfant des heures et des heures tous les jours ? Comment continuer à faire vivre son couple sans s'user, sans sombrer dans le désespoir, sans s'en vouloir et en vouloir à la terre entière ? Comment ne pas s'isoler ? Vers qui se tourner pour avoir de l'aide de médecins et de psychologues compétents ou de structures sans tomber dans les filets des charlatans prêts à profiter de la détresse de parents complètement perdus et prêts à croire au miracle ? Comment être tout simplement aidé, accompagné, soutenu ?
Et la porte des urgences ne s'ouvre toujours pas, impossible de franchir cette paroi de verre et la détresse de la famille s'accentue, à chaque heure, à chaque minute, frisant la folie et l'incompréhension la plus profonde. Cette image de la porte fermée montre à quel point le fait de ne pouvoir communiquer avec son enfant est vécu comme un martyre.
On reste à la porte de ce qui nous tombe dessus soudain et qu'il va falloir admettre : l'enfant qui est le nôtre n'est pas comme les autres. Après viendra le terrible diagnostic. Véritable couperet.
Autisme est un livre puissant parce qu'il dit la détresse infinie des protagonistes à travers une écriture au rythme souvent heurté, brisé, des phrases parfois longues et tortueuses, des passages versifiés, une langue à la fois soutenue et relâchée. Les mots parfois crus, violents reflètent le quotidien des familles, une épreuve, une lutte chaque jour renouvelée, une vie prenant la forme effrayante d'un mythe de Sisyphe infernal.
L'auteur, père d'un enfant autiste, n'a pas souhaité écrire un témoignage. Il a préféré la fiction pour exprimer sa douleur et raconter son expérience personnelle. Il dit que ce roman est « emprunté à sa vie ». Le genre du roman permet plus de distance par rapport au vécu de l'auteur et surtout autorise parfois certains passages comiques (et néanmoins désespérés) qui auraient été déplacés voire impossibles dans un témoignage.
Un texte dont la fin vous laisse totalement anéanti par l'émotion.

Magnifique et poignant.

lundi 22 mai 2017

Les Garçons de l'été de Rebecca Lighieri


    Éditions P.O.L

Parfois, l'on me demande : « Pourquoi avez-vous créé un blog? » Eh bien, la réponse est simple : pour parler de livres comme celui-ci, pour les faire connaître, pour me calmer un peu aussi car lorsque l'enthousiasme me gagne, c'est terrible, je rebats les oreilles de tout être vivant passant à ma portée pour le convaincre de se procurer au plus vite ledit bouquin, puis j'achève le malheureux en lui demandant sans arrêt : « Alors, t'en es où? », brûlant d'en discuter, voire vicieusement d'en révéler la fin.
Bref, les copains ! Coups de klaxon, grands mouvements des bras, agitation des drapeaux, STOP !!! Arrêtez-vous là et courez acheter ce roman qui m'a littéralement happée mais happée de chez happée. C'est simple, j'ai tout lâché : les copies, les courses, le ménage, j'allais dire les balades mais c'était pour faire genre car je n'en fais jamais.
Bref : j'ai a-d-o-r-é ce livre...
Alors, de quoi ça parle ?
J'en frémis encore rien qu'en rassemblant mes idées pour tenter de vous en parler… je crois d'ailleurs que mon article va être nul car mon enthousiasme m'empêche de réfléchir correctement. Reprenons-nous !
Nous sommes à Biarritz chez les Chastaing. Une espèce de famille bourgeoise idéale comme on en voit dans les publicités : le père Jérôme est pharmacien, la mère Mylène a fait des études de pharma mais n'a jamais exercé. Non, elle a préféré s'occuper de sa progéniture : deux magnifiques garçons, grands, athlétiques, bronzés, intelligents, doués pour les études , bref, des demi-dieux, surtout l'aîné que la mère adule. Ce dernier se nomme Thadée, le plus jeune c'est Zachée. Et puis, on aurait presque tendance à l'oublier, mais ces beaux mâles ont une petite sœur : Ysé, qui vit un peu dans son coin, bricole, colorie, fait des colliers d'insectes , des mosaïques abstraites dont tout le monde se moque. Et pourtant, elle est là, voit tout, observe tout, entend tout, comprend tout. Elle n'a l'air de rien comme ça, mais elle est d'une maturité et d'une lucidité surprenantes.
Que fait-on quand on est un ado et qu'on habite Biarritz ? Je vous le donne en mille : on fait du surf, on vole, on glisse, on court après La Vague, THE Rouleau, enfin bref je ne sais pas comment ça s'appelle tous ces trucs- là, parce que des termes techniques, il y en a ! C'est vraiment tout un monde ! En tout cas, l'aîné, Thadée, le dieu de la glisse, s'est offert un petit séjour de quelques mois sous le soleil de La Réunion pour surfer dans des endroits idylliques. Son frère Zachée l'a rejoint pour des vacances. L'eau, le ciel, la mer et nos deux beautés mâles glissant sur les flots… Waouh, restons sur terre !
Quand le téléphone se met à sonner dans la jolie maison biarrote, Mylène est bien loin de s'imaginer ce que Zachée va lui dire… et pour cause : Thadée, le demi-dieu, le roi-soleil, le fils adoré de sa mère, s'est fait bouffer par un requin.
Stop, je n'en dirai pas plus,
Je vous laisse imaginer le raz de marée qui va balayer la gentille vie des Chastaing...
Parce qu'au fond, ce terrible événement va mettre à jour le fond du tréfonds de chacun des protagonistes qui prendront la parole successivement. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça ne va pas être joli, joli. La belle façade va progressivement se lézarder jusqu'à...
Qui sont en réalité ces gens-là, cette famille idéale, symbole de la réussite, ces beaux enfants que tous les parents souhaiteraient avoir ? Les masques vont tomber un à un. Chacun va tour à tour se dévoiler, ôter son masque et c'est terrible. Plus que ça encore. Une vraie tragédie. La tension est insoutenable, on sent que le pire n'a pas été atteint, qu'il est imminent, qu'il va leur éclater à la figure et que ça va faire mal, très mal. C'est une vague XXL qui va balayer toute cette petite famille où règne l'harmonie. Dur de dire sans dire, il faudra qu'on en reparle quand vous l'aurez lu !
En tout cas, madame Rebecca Lighieri ou Emmanuelle Bayamack-Tam, je ne sais pas trop comment vous voulez que l'on vous appelle, en tout cas, disais-je, chapeau bas, très bas même : cette histoire d'une force incroyable, ces personnages fouillés et si crédibles et cette écriture superbe qui coule, tiens, une vraie vague de surf, on est comme porté… et ce don d'observation que vous avez, c'est remarquable : vous savez ce qu'est un ado, ça c'est sûr ! Et tout ce qui concerne le surf : êtes-vous allée à Biarritz passer quelques vacances avec un bloc-notes à la main ? L'effet de réel est saisissant et c'est la raison pour laquelle votre récit nous entraîne avec lui et devient impossible à lâcher. Un vrai thriller... J'avais beau me dire à une heure avancée de la nuit : j'arrête, eh bien, mes yeux continuaient tout seuls le chapitre suivant ! Allez, c'est dix mille fois mieux que tout ce que je viens de vous dire et je ne peux vous donner qu'un seul conseil : LISEZ-LE ! (Si vous n'aimez pas, je rembourse… heu, non, je plaisante!)

vendredi 19 mai 2017

Ainsi débute la chasse de David Patsouris


Éditions du Rouergue

 Bon, ça y est, je sais enfin ce que j’aime précisément en matière de polar !
D’abord, si l’action se passe dans la Creuse, le Massif Central ou la Basse-Normandie, je prends. L’exotisme ne me séduit pas spécialement, je n’ai jamais mis un pied en Amérique ni en Chine. Les polars sous la neige me fatiguent. Le sud ne m’attire pas du tout. A la limite, j’accepte la Belgique et encore… (Vous apprécierez l’ouverture d’esprit !) Et après, je me vante d’être pro-européenne…  
Alors, le dernier livre de David Patsouris : Ainsi débute la chasse remporte haut la main la première manche : en effet, l’action se passe à… (roulements de tambour) : Royan et Royan en ces termes (attention, on décolle) : « Royan n’a pas changé. Royan reste Royan, avec ses immeubles à retraités, ses ronds-points fleuris qui plaisent tant aux retraités, sa plage réensablée chaque année  pour le plus grand bonheur des retraités, ses innombrables pharmacies à retraités, ses magasins de déco qui occupent tant les retraités, ses banques où les retraités mettent leur pognon, ses hypermarchés où traînent les retraités, ses restos typiques, standardisés et si chers pour piquer le maximum de blé aux retraités et ses maisons de la presse où les retraités viennent acheter leur journal de retraité. Non, Royan n’a pas changé : une ville de retraités bouffée par la promotion immobilière et l’allongement de la durée de la vie. » Pas mal, hein, cette petite mise en bouche ! Le lieu est planté et cette citation va me permettre d’aborder un deuxième critère : j’aime le polar social, sociétal comme on dit maintenant, le polar qui a les pieds englués dans notre époque… alors là, je me suis régalée avec le Patsouris parce qu’on est plongé dans des histoires politico-immobilières bien juteuses pour ceux qui sauront se placer, quitte à effrayer, menacer, faire chanter ou dégommer ceux qui gênent… Du vécu !
Troisième point : le personnage : flic ou truand. Ici pas de flic mais un truand méchant, un tueur, c’est comme ça qu’il se définit et qu’il se déteste. Parce qu’il se déteste. Être du côté du mal, il en a assez. Ses nuits sont ruinées par ses morts qui viennent lui parler et notamment un certain vigneron de Cognac qu’il a autrefois défoncé avec une batte de baseball, un syndicaliste viticole du nom de Bellion qui revient lui parler tous les soirs : « Charly, t’as gagné combien pour me tuer ? Charly, as-tu pensé à mes gosses ? A ma femme ? »
Et Charly dort mal, très mal. Suite à ce meurtre, il a dû quitter la région et s’éloigner, en Martinique, pour se faire oublier. Longtemps. Puis, il est revenu et de nouveau, c’est reparti et Bellion continue à hanter ses nuits.
A son retour, il a rencontré Véroncle, un pourri de chez pourri : « Véroncle est officiellement un gentil consultant. Véroncle est officieusement un pur fils de pute. Son job, officiellement, c’est la communication, la promotion, les relations publiques. Son job, officieusement, c’est l’extorsion, la corruption, la pression. » Véroncle le manipule et s’amuse avec lui. Jusqu’où ? Véroncle n’a aucune limite, Charly non plus.
Donc, mon truand (ou mon flic) pas trop bien dans ses baskets et dans la société pourrie dans laquelle il baigne et qui aurait besoin d’une overdose de vacances… je l’ai !
Ben voilà, j’ai tout : Royan, un monde politique archi corrompu et un truand dur et tendre, bien mal dans sa peau…
Et dernière chose… (et souvent, on court après) : l’écriture. Un travail de l’écriture, un vrai, ce n’est pas si courant que ça dans le roman policier ! Eh bien ici, certains passages ont la beauté d’un poème, ils envoûtent, enflamment, fascinent complètement le lecteur, on se laisse littéralement ensorceler. On n’est pas loin du slam dans le rythme. Très prenant !
C’est pourquoi, mes chers lecteurs, je ne peux que vous recommander ce roman noir que vous allez dévorer en moins de deux parce qu’il y a un suspense terrible, parce que je ne vous ai pas tout dit et qu’en réalité, c’est encore bien mieux que ça !

Juste une chose encore, si vous avez des titres qui correspondent aux critères énoncés ci-dessus, n’hésitez pas !

vendredi 12 mai 2017

Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt


 Éditions du Seuil

Quand Nicolas Tèque se voit confier une mission, il ne sait pas qu’il va mettre les pieds dans une espèce de nid de vipères particulièrement voraces… Et c’est peu dire ! Chargé en effet, en tant que journaliste, d’aller enquêter sur la mort a priori accidentelle d’une jeune actrice, Rosa Gulingen, décédée dans sa baignoire un demi-siècle plus tôt, il n’est pas bien convaincu de l’intérêt de sa mission, mais comme il est vaguement désoeuvré et désargenté, il obtempère.
Les renseignements qu’il glanera sur place permettront à un producteur de réaliser un documentaire sur cette actrice et son ami de l’époque, un certain Armand Grétry.
Et voilà notre Nicolas parti pour Reugny, petit village au cœur des Ardennes : une chambre lui est réservée à l’Hôtel du Grand Cerf, tenu par une certaine Thérèse Londroit qui voue un culte absolu à cette Rosa Gulingen qui a eu la bonne idée de se noyer dans la baignoire d’une des chambres de l’hôtel où elle logeait avec toute l’équipe du tournage, ce qui a apporté une certaine renommée à l’établissement.
Mais lorsque Nicolas débarque de Paris, il découvre un village sens dessus dessous : deux meurtres viennent d’avoir lieu et une disparition. Du jamais vu dans ce pays où tout le monde connaît tout le monde  depuis la nuit des temps et où « on règle ses comptes avec trois siècles de retard, mais on les règle. » Douce humanité…
C’est donc logiquement qu’arrive à l’auberge du village un certain Vertigo Kulbertus… Inspecteur…
Alors, comment vous dire ? Vertigo Kulbertus… (Ah, ce nom !)
Rien que pour ce personnage, le livre vaut le détour… et plus que ça même… A quatorze jours de la retraite, ledit inspecteur qui a horreur des déplacements, sa masse corporelle dépassant l’impensable, arrive à l’auberge en râlant, en demandant un lit très large soutenu par des parpaings et des briques. Trois oreillers : monsieur ne peut dormir allongé. Pour les repas, c’est simple, il mange tous les jours la même chose: frites et boulettes le matin, frites et cervelas le midi, frites et fricadelles à quatre heures, frites et brochettes de steak haché le soir : « Toujours dans le même ordre et toujours avec des frites. » On avait compris ! Et la bière, sans mousse, s’il vous plaît. Un gars qui dit ce qu’il a à dire et plus, si besoin est, direct quand il le faut, logique à sa manière : « tous les assassins ont des alibis. Un assassin sans alibi, c’est un pompier sans échelle », sans gêne, plus qu’un brin vulgaire, très cabotin, s’arrangeant avec la justice et la morale si nécessaire, un gars dont le naïf du coin se dit en le voyant : l’assassin peut dormir sur ses deux oreilles, il ne risque pas d’être arrêté par cet excentrique un peu barge…
Mais, méfions-nous de l’eau qui dort… Thérèse Londroit n’est pas dupe : elle a bien senti qu’il fallait se méfier de l’inspecteur qui « cachait son jeu sous des manières loufoques. A travers le grotesque, elle percevait quelque chose de subtil, une logique tortueuse, un genre d’inspiration… » Il sait ce qu’il fait, l’animal et son plan est clair et bien pensé : « J’installe la folie dans le pays. En trois jours, j’ai réussi à semer la pagaille dans les esprits. Ils me prennent pour un dingue. Mais quelque chose en eux les somme de se méfier de moi… Alors je fiche un coup de pied dans la fourmilière, je piétine le bon sens, la logique, la politesse. J’abuse des pouvoirs qui me sont conférés. A la fin, il sortira bien une vérité de ce sac de nœuds. » Une figure de flic qu’on n’est pas près d’oublier…
Un vrai plaisir de lecture : c’est drôle, incisif et le tout parfaitement ficelé…

Un seul bémol : dites-moi, Monsieur Franz Bartelt, votre Vertigo Kulbertus, il ne pourrait pas faire un peu de rab parce que quand on s’attache… Allez, remettez-le au boulot, on l’aime tellement !